« Mérignac »

Le camp d´internement de Mérignac 1940-1944

La région Aquitaine héberge durant l´Occupation des nombreux camps d´internement, de travail et de prisonniers de guerre. À la veille de la guerre, la IIIe République crée un camp d´internement à Gurs (Pyrénées-Atlantiques) qui sert d´abord pour l´internement des républicains espagnols fuyant la Guerre d´Espagne, et ensuite pour le rassemblement des juifs étrangers fuyant la persécution raciale en Al­lemagne na­zie. Après la défaite, l´armée alle­mande ouvre pour plusieurs milliers de tirailleurs colo­niaux trois camps de prisonniers de guerre à Saint-Médard-en-Jalles, Onesse-Laharie et Bayonne, les ci nommés Frontstalags. Pour la construction de la base sous-marine et des fortifications sur le littoral aquitain, les autorités d´occupation créent pour plu­sieurs milliers de tra­vailleurs forcés des camps de tra­vail à Bordeaux et à l´embou­chure de la Gironde transformée en « forteresse ». Quant à la zone non oc­cupée, le régime de Vichy ouvre plu­sieurs camps de travail en Dordogne, les « Groupes de tra­vail­leurs étran­gers » (GTE), et un camp d´internement en Gironde : le « Centre de séjour sur­veillé » à Mérignac.[1]

La commune de Mérignac rentre dans l´histoire de la Seconde Guerre mondiale en juin 1940, quand le géné­ral de Gaulle s’envole pour Londres depuis l’aéro­port de Mérignac. En re­vanche, l´existence d´un « Centre de séjour surveillé » (CSS) à Mérignac créé par la préfecture de la Gironde demeure moins connue, malgré le procès contre l´ancien préfet de po­lice Mau­rice Papon impliqué dans la déportation des juifs de Bordeaux et jugé pour crime contre l´humanité en 2002.

Cet article retrace, en s´appuyant sur quelques documents dis­ponibles aux archives départementales de la Gironde, un bref histo­rique de ce camp qui, dès son ouverture en 1940 jusqu´à sa fermeture en 1945, enferme plusieurs catégories d´internés : nomades et commu­nistes, étrangers et juifs, droits communs et réfractaires du STO, mais aussi prostituées et collabora­teurs sont successivement internés dans le camp de Mé­rignac. Un autre centre de séjour surveillé est installé à Bayonne dans une villa (« Villa Julia ») qui héberge en décembre 1941 34 Espa­gnols internés pour défaut de carte d´identité[2].

L´internement sous le régime de Vichy repose sur une législa­tion issue d´une politique d´exclusion. Déjà le 18 novembre 1939, la Troisième République procède à un internement ad­ministratif des individus considérés « dangereux pour la dé­fense nationale ou la sécurité publique ». Le 27 septembre 1940, une loi autorise les préfets d´incorporer dans des camps de tra­vail les étrangers considérés « en surnombre dans l´éco-nomie nationale ». Finalement, le 4 octobre 1940, une loi per­met l´internement des « étrangers de race juive » dans des camps spéciaux. Le même jour, les autorités d´occupation or­donnent l´internement des tziganes[3].

 

L´installation du camp

Après l´armistice, les autorités allemandes décident pour des raisons d´ordre militaire d´évacuer tous les tziganes des dé­partements côtiers vers l´intérieur de la zone occupée, et les préfets sont sollicités de créer pour eux des camps d´interne­ment. Le 25 oc­tobre 1940, le préfet de la Gironde re­çoit du comman­dant allemand de Bordeaux un ordre qui pres­crit que les tziganes séjournant sur les territoires occupés sont à con­duire dans un « camp de concentra­tion sous la surveil­lance des forces de la po­lice fran­çaise[4] ». Deux semaines plus tard, le pré­fet ordonne la création d´un camp : « Il est créé dans la commune de Mérignac, au lieu-dit Beau-dé­sert, un camp des­tiné à recevoir tous les nomades sans excep­tion de la Gi­ronde ». Pour loger ces inter­nés, le préfet donne l´ordre d´édi-fier des baraque­ments, d´acquérir du matériel de cou­chage et d´installer une cuisine et une infirmerie. Durant le mois d´oc-tobre, les autorités allemandes rassemblent environ 300 tsi­ganes de la région au nouveau camp de Mérignac, dont la moitié sont des enfants. Un té­moin nous ren­seigne sur son in­ternement à Mérignac :

« En octobre 1940, nous avions un petite maison­nette che­min du Fin à Gujan-Mestras. C´est là que les Allemands avec la police française vin­rent nous chercher à notre do­mi­cile, mon père exer­çait alors sa profession de mar­chands de che­vaux. De là ils nous escortaient jusqu´à Bor­deaux Beau-désert, dans un camp qui était encore en cons­truc­tion. Nous étions à côté d´un camp alle­mand. Quand il y avait des alertes, les avions al­liés lançaient des fusées éclai­rantes pour voir où se trouvait l´ennemi. Nous étions dans les tran­chées que tous les hommes valides avaient creu­sées pour nous mettre à l´abri. Bien entendu, c´était le seul abri que nous avions, et le tablier de ma mère qui nous couvrait comme une poule mère. Dès l´alerte termi­née, nous allions dans nos caravanes, ceux qui n´en avaient pas allaient dans des baraquements, avec de la paille, à l´intérieur, pour dormir. Je ne rappelle plus bien com­bien de temps, de jours, nous sommes restés dans ce pre­mier camp, qui était d´ailleurs gardé par de civils, c´est-à-dire par des Français qui collaboraient avec l´ennemi[5]. »

A leur arrivée, le camp ne dispose que d´un baraque­ment, et les internés habitent dans leurs caravanes et sont contraints d´aménager le terrain. Leur situation reste précaire jusqu´à leur départ trois mois plus tard pour un autre camp à Poitiers, d´où environ 70 tzi­ganes sont en janvier 1943 déportés vers le camp de concentration de Sachsenhausen. Dans toute la France, en­viron trois mille tsiganes sont internés du­rant l´Occupation dans des nombreux camps d´internement. Sur environ 700 000 Tsiganes qui vi­vaient en Europe, entre 250 000 et 500 000 sont exter­minés pendant la Seconde Guerre mondiale dans les camps nazis[6].

Le camp de Mérignac voit donc le jour après un ordre de l´oc-cupant. Cependant, côté Vichy, le préfet de la Gironde Pierre Alype décide le 20 novembre 1940 de créer pour l´interne-ment des communistes un « Centre de séjour sur­veillé » (CSS) pro­visoire à Bordeaux[7]. Comme il l´explique dans un rapport au ministère de l´Intérieur, une « recrudes­cence de la pro­pa­gande com­muniste » l´oblige à créer un camp. En novembre 1940, la police française procède à des rafles dans le milieu commu­niste, et 148 commu­nistes sont ar­rêtés. Pour leur inter­nement, le préfet ré­quisitionne un im­meuble à Bordeaux au 24, quai de Bacalan qui servait pour les émigrés en instance due départ pour les colonies. Les commu­nistes y res­tent jusqu´en mars 1941, date de leur transfert dans le camp de Méri­gnac. Le pré­fet écrit à sujet :

 « Les mesures de refoulement prises récemment par les auto­rités allemandes viennent de libérer un camp ou étaient groupés des nomades en rési­dence dans le départe­ment. Ce camp, situé à Méri­gnac á une douzaine de kilo­mètres du centre de Bordeaux encore en voie d`aménage-ment, pour­rait convenir, après achèvement des tra­vaux en cours et quelques améliorations, au séjour des dé­tenus admi­nistratifs. Le coût des travaux à effec­tuer se­rait de l´ordre de 125 000 frs[8]. »

Le camp est installé au lieu-dit « Beaudésert » à envi­ron onze kilomètres de Bordeaux, sur l´ancien em­placement d´une blan­chisserie américaine démo­lie après la Première Guerre mon­diale. Durant 1941, le camp est entièrement fermé par une clôture en bois avec une double rangée de fils de fer barbelés, et les alentours sont débroussaillés. En février 1943, cette clô­ture est renforcée d´une ligne de haute ten­sion qui reste non alimentée. A l´intérieur, deux ba­raques de 6 à 21 mètres pour les étrangers, un bâti­ment destiné aux cellules, un bâtiment pour la cui­sine, un mirador, un garage pour deux camionnettes, une baraque pour les visiteurs et trois bâtiments pour les gen­darmes sont dans un premier temps cons­truits[9].

Le camp est divisé en deux parties : une partie est gé­rée par le préfet et reçoit des « indésirables fran­çais », l´autre partie est gérée par la police des étran­gers et reçoit les « indésirables étrangers ». L´ensemble du camp est placé sous le contrôle de la gendar­merie. En mars 1941, le camp est composé de neuf baraquements occupés par le poste de police, la direction, l´in-firmerie, la cuisine, trois dortoirs pour les « indésirables fran­çais » et deux pour les « indési­rables étrangers ».

Le personnel est composé comme suit : un direc­teur, un se­cré­taire, un cuisi­nier, un chauffeur et un manœuvre. Au printemps 1941, le camp est équipé d´un nouveau baraquement de trente mètres et de trois douches, et trois puits sont forés. Les inter­nés participent à l´aménagement et montrent se­lon un rapport du directeur de la « bonne volonté ». Les travaux se poursuivent durant 1941, et un rap­port du mois de décembre 1941 fait constat d´une ving­taine de bâtiments : huit baraque­ments pour les politiques et les droits communs dont deux pour les femmes et le réfectoire ; trois baraque­ments pour les gen­darmes, les gardes civils et les vi­sites ; six baraque­ments pour les étrangers, juifs, trafiquants du mar­ché noir, et deux pour le bureau et l´infirmerie[10].

Mais encore en octobre 1942, le camp reste dans un stade d´installation sommaire. Un médecin-inspec­teur qui se rend à Mérignac constate que les condi­tions d´hygiène restent « élé­mentaires » : bien qu’ali­menté en eau par la ville de Mérignac, l´absence de tout à l´égout fait stagner les eaux usées. Les toi­lettes sont en fait des tinettes mobiles trop rarement vidées par une entreprise qui vient une fois par se­maine. Les ordures mé­nagères sont jetées dans des fosses. Le camp dispose de deux lavabos dont un est seulement en état de marche fin 1942. Les internés peu­vent se procurer de l´eau une fois par jour, et les douches en projet depuis l´ouverture du camp sont en octobre 1942 toujours pas installées. Pour le chauf­fage, chaque bara­quement est équipé d´un poêle. Le rapport conclut qu´en oc­tobre 1942, 441 internés se trouvent au camp, dont 38 femmes et 9 enfants[11].

Administration du camp

La surveillance du camp est assurée d´une part par un poste de gendarmerie chargé de la garde des inter­nés communistes, et d´autre part par des gardes civils chargés des autres catégories (repris de justice, juifs, nomades, étrangers, trafiquants du marché noir). Le camp est dirigé par le directeur René Rous­seau as­sisté par deux secrétaires, un gestionnaire et un infir­mier. L´encadrement est composé début 1943 par seize gardes civils, cinq brigadiers et six « agents spé­ciaux[12] ».

Le service de jour et de nuit est assuré par des senti­nelles re­parties sur une douzaine de postes. Des rondes fréquentes sont faites, et la surveil­lance est con­trôlée par le chef du camp. Dès la chute du jour, les internés rentrent dans les baraque­ments et ne circu­lent plus dans le camp. Après l´appel du soir, chaque baraquement est fermé par des fléaux placés à chaque porte d´entrée. Des ti­nettes sont installées dans chaque baraquement afin d´éviter des sorties de nuit, et le service de garde « doit ti­rer après somma­tions sur toute silhouette sus­pecte qui circule­rait dans le camp après la ferme­ture des baraquements ». Les correspondances des in­ternés sont contrôlés par le di­recteur du camp, les co­lis expédiés par la poste sont également ouverts et contrôlés. Les internés qui ten­tent de faire parvenir des lettres sans passer par le di­recteur du camp sont punis. Les jours de visite, les visi­teurs sont fouillés à l´entrée et à la sortie du camp[13].

En octobre 1941, le préfet de la Gironde reçoit du mi­nistère de l´Intérieur une lettre qui critique son ré­gime trop libéral en matière de visites qui nuiraient par leur fréquence à la tenue et à la surveillance du camp[14]. Le 21 avril 1941, un incident se produit au camp : après l´évasion de deux internés, les visites sont suspendues, et les internés entament une grève de la faim pour l´autorisation des visites[15]. Au prin­temps 1942, pour renfor­cer la surveil­lance, la direction suspend à nouveau les vi­sites, les colis sont plus sévèrement fouillés et des contrôles nocturnes sont effectués dans les baraquements. Les rondes de nuit sont renforcées, et la Feldkommandantur fournit au camp un fusil-mitrailleur qui reste sans car­touches[16]. Les gardes sont recrutés parmi des civils qui postu­lent librement pour ce travail. Une fois ad­mis, le candidat doit signer une déclaration qui in­dique qu´il n´appartient pas à une association secrète et qu´il n´est pas « issu de trois grands-parents de race juive [17] ». Un rapport déplore que les gardes ci­vils quit­tent leur poste souvent sans préavis.

La police de Mérignac se rend régulièrement au camp pour des interrogatoires ou des examens anthropométriques. En 1943, c´est l´inspecteur géné­ral des camps André Jean-Faure qui vi­site le camp. Faure constate que les alentours du camp ont été bien aménagés par des « massifs de fleurs » et par une route reliant les bureaux au camp. L´état sanitaire est jugé bon, l´écoulement des eaux est assuré par des tuyaux, des lavabos sont en 1943 installés, mais les WC fonctionnent toujours à la tinette et les douches ne sont installées que provisoirement. En revanche, Faure déplore des nombreux cas de gale et préconise un traitement avec l´hyposulfite de soude. Il propose égale­ment une dératisation du camp, dès que l´Institut Pasteur li­vrera le virus nécessaire. La cuisine est installée dans un bara­que­ment spécial pourvu de fourneaux et de six rosières. Le jour de son passage, le menu est le suivant : potage, pomme à l´eau et sar­dines le matin ; soupe fermière, pomme de terre et sar­dines le soir. Comme le constate Faure, l´alimentation du camp est « malaisée ».

En revanche, Faure se félicite pour le jardin du camp qui oc­cupe deux hectares et fournit des pommes de terre, des tomates et des ha­ricots. Un autre terrain à l´extérieur du camp d´une superficie de dix hec­tares est également aménagé pour la cul­ture. A di­verses reprises, le Secours national et la Croix Rouge distri­buent des vêtements et des colis de vivres parmi les né­cessi­teux. Une institutrice internée donne bénévo­lement des leçons aux illettrés, et l´on prévoit la création d´un terrain de jeux. La messe des trois cultes est célébrée deux fois par mois dans un bâti­ment de l´administration, « en attendant la cons­truc­tion d´une chapelle ». A côté de l´exploitation du pota­ger du camp, certains internés sont employés à la coupe des bois, d´autres sont détachés dans des petits ateliers, un salon de coif­fure et une usine. Faure con­clut son rapport par une promotion du di­recteur, car pour lui, Mérignac est un camp « un des mieux tenus et administrés[18] ».

La population du camp

Après les nomades, les nouveaux internés du camp sont les communistes. Pour Vichy, les communistes restent des « agi­tateurs professionnels », des « extré­mistes révolutionnaires » ou encore des « ennemis irré­ductibles du régime »[19]. Par consé­quent, 148 com­munistes de la région de Bordeaux sont en no­vembre 1940 arrêtés et internés au camp de Méri­gnac. Le communiste Georges Durou par exemple est arrêté en février 1940 dans son domicile à Bègles après avoir été accusé de dis­tribuer des tracts commu­nistes[20]. Âgé de 16 ans, il est con­damné à un an de prison qu´il purge au Fort du Hâ à Bordeaux. Après sa sortie, il ne retrouve pas la liberté, mais deux gen­darmes l´amène au camp de Mérignac ou il intègre la baraque des internés politiques. 

Aux internés communistes suivent diverses catégo­ries. Sur ordre de la Feldkommandantur, des « indésirables étrangers », des juifs et des femmes « de mau­vaises mœurs » sont internés à Méri­gnac. Les auto­rités d´occupation se rendent à maintes reprises dans le camp, interrogent les déte­nus et amènent des nouveaux internés. En juin 1941, suite au sabotage d´un poste de transformation élec­trique à Pessac, 40 Français sont arrêtés par la po­lice et internés au camp[21].

Le camp reçoit régulière­ment des détenus du Fort du Hâ. Selon un rap­port, ils y arrivent couverts de ver­mine, de gale et de fu­ronculose[22]. D´autres catégo­ries sont des con­damnés de droit commun et pour le marché noir. En mai 1942, une liste évoque 173 internements pour rai­sons économiques. La plu­part y est internée pour aba­ttage clandestin, vente illégale d´alcool, mais aussi pour infractions de vente de bé­tail, de pain ou de lé­gumes. La durée de leur séjour va­rie entre six et quatre mois. Le même mois, huit re­pris de justice, quatre prostituées et un « organisa­teur de bals clandes­tins » sont également in­ternés au camp[23]. Au fur et à mesure, le camp reçoit des étran­gers, sur­tout des républicains espagnols et des juifs. Une liste de juillet 1942 indique les nationalités de cette popula­tion mixte :

Nationalité des internés (juillet 1942)

Israélites

128

Espagnols

32

Français

23

Austro-allemands

8

Polonais

7

Marocains

5

Russes

4

Roumains

3

Belges

2

Portugais

3

Turcs

2

Chinois

2

Suisses

1

Uruguayens

1

Algériens

1

Estoniens

1

 

(Source : AD Gironde, A 43)

Mérignac héberge également des étrangers évadés des camps allemands. Les autorités d´occupation créent pour la construc­tion de la base sous-marine à Bordeaux plusieurs camps de travail, notam­ment au Bouscat et à la Bastide (ca­serne Niel). Ces camps sont gérés par l´Organisation Todt, un orga­nisme nazi chargé des constructions, qui recrute avec l´accord de Vi­chy les républicains espagnols dans les camps d´internement en zone non occupée. Environ trois mille Espa­gnols sont livrés par le minis­tère du Travail de Vichy sur les chantiers de l´Or-ganisation Todt à Bordeaux où plusieurs dou­zaines trouvent la mort. Quant aux Espagnols qui s´évadent des camps alle­mands, ils sont recherchés par la police française et internés à Mérignac. En fé­vrier 1942, une liste de la préfec­ture men­tionne trente-cinq Espagnols internés à Mérignac qui, après un bref séjour, réintègrent les chantiers de l´Organisation Todt[24].

L´Organisation Todt crée ses propres camps de tra­vail en Aquitaine. Près de la base sous-marine à Bor­deaux, elle établit le camp « Lindemann », ensuite, elle en crée trois autres dans les banlieues (Bouscat, Blan­quefort et Floirac)[25]. Afin d’hé-ber­ger environ trois mille ouvriers venus pour la fortification de l´estuaire de la Gironde, l´OT ouvre quatre camps près de Soulac[26]. Début 1944, cette station balnéaire accueille aussi un camp pour réfractaires du Service de travail obligatoire (STO). Une centaine d´hommes y est envoyés où ils dorment dans des baraquements en bois sur la terre battue, après une journée de travail de douze heures. Le camp est surnommé « le para­dis[27] ».

Avec l´instauration du STO en janvier 1943, les autori­tés alle­mandes amènent des réfractaires au camp de Mérignac. Selon un rapport, ces réfractaires cherchent par tous les moyens à éviter un départ pour l´Allemagne à cause des bombarde­ments alliés, et beaucoup tentent de s´évader du camp[28]. En oc­tobre 1943, 129 réfractaires du STO sont internés au camp. Puis, Mérignac reçoit aussi quelques prosti­tuées. En juin 1942, la Feldkommandantur demande à la préfecture de la Gironde d´examiner la possibi­lité d´une annexe pour recevoir des « prostituées vaga­bondes arrêtées et de semblables éléments fémi­nins[29] ». Les autorités allemandes estiment leur nombre à 50 personnes en Gironde, en août 1943, quinze « filles sou­mises » sont internées à Mérignac.

Internés au camp de Mérignac (août – décembre 1943)

 

Août

1943

Sep­tembre 1943

Oc­tobre 1943

No­vembre 1943

Dé­cembre 1943

Réfractaires

112

129

129

80

92

Marché noir

32

44

44

31

18

Prostituées

15

17

17

3

2

Juifs

67

70

70

85

5

Etrangers

195

189

189

178

167

Politiques

64

89

88

86

87

Droits

com­muns

23

23

23

20

20

Totaux :

551

561

560

483

391

 

Conditions de vie

Les internés sont acheminés vers le camp par la gen­darmerie. A l´arrivée, chaque interné est fouillé et ses objets et son ar­gent sont remis à la direction. En­suite, ils sont répartis dans les baraquements. Chaque matin, les internés de moins de trente ans sont obli­gés de participer à une séance de culture physique, facultatif pour les plus âgés. Les visites sont autorisées et ont lieu dans une salle spéciale à raison d´une visite d´une heure toutes les trois semaines. Toutes les lettres des inter­nés sont ouvertes et censurées portant le cachet de la cen­sure du camp. Certains internés reçoivent des co­lis, mais, les envois d´argent sont peu importants. Se­lon un rapport de la police des étran­gers, des sommes parfois im­portantes appartenant aux internés juifs sont saisies[30].

Le service médical est assuré par deux médecins. L´un est chargé de la section politique, l´autre s´occupe du reste. Seuls les malades légers sont trai­tés dans l´infirmerie du camp. Pour l´assistance so­ciale, une association des « Artisans du devoir patrio­tique » affiliés au Secours national organise un goûter et distribue des cadeaux aux enfants, mais certaines internées refu­sent d´envoyer leurs enfants. Après les exé­cutions des otages en octobre 1942, ce service rend visite aux familles des fusillés et distribue de l´argent. Comme le relate un rapport, « certaines d´entre elles rendent les dirigeants français nette­ment respon­sables de cette affaire et affirment leur espoir d´une revanche prochaine »[31]. Selon un rapport de l´Inspection des camps, il y a des cas d´œdèmes de ca­rence, les sanitaires sont inexistants et un détache­ment travaille dans une usine de produits chi­miques à proxi­mité du camp. Malgré cette situation, l´inspecteur des camps conclut que Mérignac « ne peut plus désormais soulever de critiques[32] ».

Dans un premier temps, les internés sont seulement utilisés pour l´aménagement du camp. Ensuite, la direc­tion envisage leur emploi à l´extérieur du camp pour l´extraction de la brande, mais face au risque d´une évasion, ce projet est aban­donné. Au prin­temps 1941, le directeur demande au ministre de l´Intérieur du matériel pour la création d´un atelier de cou­ture. Finalement, trois équipes sont autorisés à travailler à l´extérieur pour des entreprises privées : 17 hommes pour la maison Gré & Co à Bègles, 32 pour la société Salpêtres et pro­duits chimiques et 15 pour l´entreprise Cornubia[33].

La surveillance est assu­rée par des gardes civils pour laquelle les entre­prises payent 50 francs par jour au camp. Selon un rap­port, leur rendement est satisfaisant et aucun inci­dent n´est signalé. Une autre équipe de 16 hommes est employée à l´entretien du potager, et quelques inter­nés assurent les cor­vées. En janvier 1943, quatre internés sont chargés de la coupe du bois pour le chauf­fage. Selon des témoins, les internés ne subissent que peu de bri­mades. Le directeur écrit a ce sujet en dé­cembre 1941 : « Le moral des internés n´est pas spécia­le­ment mauvais. J´ai cepen­dant remarqué qu´il est nécessaire de surveiller leur moral de très près et de s´occuper d´eux, afin de ne pas leur laisser l´impression que leur sort est sans améliora­tion pos­sible[34] ». Or malgré cette surveillance, quelques inci­dents ont lieu. Par exemple, on découvre une ins­crip­tion aux toilettes qui critique le directeur :

« Monsieur le directeur joue au brave homme, au père de famille ; or la vérité est tout autre, en ef­fet Monsieur le di­recteur est le champion de la division, pour faciliter sa tache de droit et abattre le moral de ses malheureux inter­nés. Sans arrêt et sans se laisser décourager par les échecs, il invente tous les jours quelque chose pour embê­ter les internés et ainsi les diviser ; il est toujours prêt à récompenser la délation, le mou­chardage, la veule­rie, la faiblesse. En fait, Monsieur le directeur est bien l´homme de l´époque, il est tout à fait dans la ligne des Pé­tain-Alype et tant d´autres qui ont vendu leur pays par haine de son peuple si honnête et si doux[35]. »

Le 18 avril, deux internés ayant été autorisés à se rendre à leurs domiciles ne rentrent pas au camp. Par conséquent, le di­recteur ordonne la suspension de toutes les visites. Le 21 avril, après des négociations en vain, une centaine d´internés com­munistes refu­sent de travailler. Intimidés par le directeur, ils repren­nent finalement le travail le jour suivant[36]. En octobre 1941, les in­ternés mènent une grève de la faim. Comme le re­late un rap­port, les internés se sont « bornés à une grève de la faim presque générale qui a duré deux jours et demi et qui a pris fin sans inci­dent ». Le rapport poursuit que ce n´est pas la pre­mière fois que les internés entament une grève de la faim car c´est « leur mode habituel de protestation contre les resser­re­ments de discipline ». Le rapport con­clut que la question des évasions sera résolue une fois que la clôture du camp sera ter­minée[37]. Le 30 no­vembre 1943, un interné est blessé par la balle d´un gardien, sans que la police puisse en déceler la cause[38].

Georges Durou relate que parmi les internés se trou­vent des « mouchards » qui dénoncent sa deuxième tenta­tive d´évasion du baraquement des politiques. Par conséquent, il est repris et dé­porté dans le camp de concentration à Sachsenhausen, près de Berlin, où il reste interné jusqu’en 1945[39]. Comme lui, envi­ron 900 déportés politiques de Bordeaux transitent par le camp de Mérignac avant leur départ pour les camps de con­centration nazis dans le cadre des décrets « Nuit et Brouil­lard »[40]. À côté des déportés poli­tiques, environ 1 600 juifs dont 200 enfants sont dépor­tés entre 1942 et 1944 dans onze convois de Bor­deaux via Drancy vers les camps de la mort na­zis[41].

Après la Libération

Le 22 août 1944, l´armée allemande évacue la ré­gion. Le 26, la Résistance libère les derniers internés de Vichy à Mérignac qui sont rapidement remplacés par des collaborateurs. Le camp change donc de fonc­tion pour l´internement d´un millier de collabora­teurs jusqu’à fin 1945, dont 400 femmes inter­nées dans un camp annexe à Eysines près de Bor­deaux[42]. A partir de 1946, ce camp sert de nou­veau pour la détention provisoire des étrangers ren­trés illégalement en France, surtout des Espa­gnols. Fermé officiellement en 1948, des sans-abri sont en­core logés dans les baraquements du camp qui s´écroulent avec le temps. En 1957, ce lieu est définiti­vement fermé et transformé en zone indus­trielle. Aujourd’hui, une stèle en marbre, érigée le 25 novembre 1985, rappelle l´existence d´un camp d´internement du régime de Vichy à Mérignac.

[1] Une vue d´ensemble des camps en Aquitaine durant l´Occupation fait encore défaut. Cf. Claude Laharie, Le camp de Gurs 1939-1945, un aspect méconnu de l’histoire de Vichy, J&D, 1993 ; Hanna SCHRAMM / Barbara VORMEIER, Vivre a Gurs : un camp de concentration français 1940-1941, Paris, La Découverte, 1979. Sur les camps de travail pour juifs, cf. Bernard REVIRIEGO, Les Juifs en Dordogne 1939-1944. De l´accueil à la persécution, Périgueux, Fanlac, 2003, et sa contribution dans cet ouvrage. Sur les prisonniers de guerre coloniaux, cf. André PLOUZEAU, « Le Frontstalag 222 de Bayonne », in Cahiers de l´Association Mémoire Collective en Béarn, no 1, décembre 1995.

[2] AD Gironde, A 8, rapport du sous-préfet de Bayonne du 29 décembre 1941. Sur le procès Papon, cf. Gérard Boulanger, Maurice Papon, Paris, Seuil, 1998. Les archives départementales de la Gironde possèdent sur le camp de Mérignac quelques documents en cours de classement.

[3] Sur l´internement sous le régime de Vichy, cf. Denis PESCHANSKI, La France de camps. L´internement 1938-1946. Paris, Gallimard, 2002 ; Annie Grynberg, Le camps de la honte : les internés juifs des camps français 1939-1944, Paris, La Découverte, 1999 ; Geneviève DREYFUS-ARMAND, L´exil des Républicains espagnols en France. De la Guerre civile à la mort de Franco. Paris, Albin Michel, 1999 ; Peter GAIDA, Camps de travail sous Vichy. Les « Groupes de travailleurs étrangers » (GTE) en France et en Afrique du Nord 1940-1944, (thèse en cours).

[4] Emanuel FILHOL, « L´internement et la déportation de Tsiganes français sous l´Occupation : Mérignac-Poitiers-Sachsenhausen 1940-1945 », Revue d´histoire de la Shoah, no 170, 2000, p. 136-182.

[5] Ibid., Témoignage de Toto Hoffmann, p. 138.

[6] Sur l´internement des tsiganes, cf. Denis Peschan-ski/Christine Marie Hubert/Emmanuel Philippon Les Tsiganes en France, 1939-1946 : contrôle et exclusion, Paris, CNRS, 1994 ; Mathieu Pernot, Un camp pour les Bohémiens : mémoire du camp d’internement de Saliers, Arles, Actes Sud, 2001 ; Jacques Sigot, Ces barbelés oubliés par l’histoire : un camp pour les Tsiganes et pour les autres : Montreuil Bellay 1940-1945, Bordeaux, Wallada, 1994 ; Pascal Vion, Le camp de Jargeau : juin 1940-décembre 1945. Histoire d’un camp d’internement dans le Loiret, Orléans, CERCIL, 1994.

[7] AD Gironde, A 8, arrêté du préfet de la Gironde du 20 novembre 1940.

[8] AD Gironde, A 8, lettre au ministère de l´Intérieur du 5 décembre 1940.

[9] AD Gironde, A 8, document intitulé « Aménagement réalisé dans le camp de Mérignac depuis le mois de novembre 1941 ».

[10] AD Gironde, A 33, rapport du 13 décembre 1941.

[11] AD Gironde, A 8, rapport du médecin-inspecteur de la Santé du 17 octobre 1942.

[12] AD Gironde, A 43, liste nominative du personnel du 26 février 1943.

[13] AD Gironde, A 8, note sur le Centre de séjour surveillé de Mérignac, sans date.

[14] AD Gironde, A 8, note de l´Intérieur du 5 octobre 1941.

[15] AD Gironde, A 8, rapport du directeur d´avril 1942.

[16] AD Gironde, A 8, note du directeur du camp du 28 mars 1942.

[17] AD Gironde, A 8, déclaration du garde civil Louis P. sans date.

[18] AD Gironde, A 8, rapport de l’inspecteur général des camps du 1 avril 1943.

[19] Archives privées de Georges DUROU, note du ministre de l´Intérieur du 5 février 1941.

[20] Témoignage de Georges Durou dans un entretien avec l´auteur en mars 2007.

[21] AD Gironde, A 43, rapport du chef du camp du 4 juillet 1941.

[22] AD Gironde, A 43, rapport sur le camp d´avril 1942.

[23] AD Gironde, A 9, rapport du secrétariat régional de la Gironde, sans date.

[24] AD Gironde, SC 1905, liste des Espagnols internés au camp de Mérignac du 23 février 1942 ; Sud-Ouest du 20 février 2006. 

[25] AD Gironde, VRAC 444, note du préfet à la Feldkommandantur du 19 août 1944

[26] Société archéologique et historique du Médoc, Les Cahiers Médul­liens. Histoire d´une poche de l´Atlantique, Bordeaux, hors sé­rie, janvier 1999, p. 125.

[27]  Ibid. p. 71.

[28] AD Gironde, A 43, rapport du 1 février 1944.

[29] AD Gironde, A 43, note du Dr Herbold à la préfecture du 15 juin 1942.

[30] AD Gironde, A 43, rapport de la police des étrangers pour le mois de juillet 1942.

[31] AD Gironde, A 43, rapport des « Artisans du Devoir Patriotique » du 15 janvier 1943.

[32] Archives du ministère des Affaires étrangères, Guerre 39-45, série C, vol. 151, p. 81-91, rapport de l´Inspection des camps du 4 septem­bre 1942.

[33] AD Gironde, A 43, rapport sur le camp d´avril 1942.

[34] AD Gironde, A 33, rapport du 13 décembre 1941.

[35] AD Gironde, A 9, copie d´une inscription aux WC du camp, sans date.

[36] AD Gironde, A 9, rapport du chef de la gendarmerie du 23 avril 1941.

[37] AD Gironde, A 8, rapport au ministère de l´Intérieur du 28 octobre 9141.

[38] AD Gironde, A 9, rapport de l´intendant de police du 7 décembre 1943.

[39] Témoignage de Georges Durou dans un entretien avec l´auteur en mars 2007. Sur le camp de Sachsenhausen, cf. aux témoignages recueillis par l´Amicale d´Oranienburg-Sachsenhausen, Sachso, Pocket, 2003, et leur site sur Internet : www.campsachsenhausen.org.

[40] Chiffres après Christian Dabitch, Bordeaux. Les 50 otages : un assassinat politique, Montreuil-Bellay, éditions CMD, 1999, p. 35. Sur les déportations par mesure de répression, cf. à la publication de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation (FMD), Livre-Mémorial des déportés de France arrêtés par mesure de répression et dans certains cas par mesure de persécution 1940-1945, Paris, Tirésias, 2004. Sur les décrets « Nuit et Brouillard », cf. Joseph de la Martinière, Le décret et la procédure Nacht und Nebel (Nuit et Brouillard), Paris, FNDIRP, 1988.

[41] Sur les déportations de juifs de France, cf. Serge KLARSFELD, La Shoah en France, Fayard, Paris, 2001, 4 tomes ; et pour la Gironde Michel SLITINSKY, Bordeaux : indiscrétions des archives sous l´occupation, Montreuil-Bellay, éditions CMD, 2005.

[42] AD Gironde, 71 W 22, liste des internés du camp de Mérignac du janvier 1945.