Peter GAIDA

 

 

"Saatkorn verstreut in die Winde.

Wissen wer immer es finde."

(Norbert Elias)

 

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Introduction : Un siècle des camps de travail

Le XXe siècle fut le siècle des camps. Comme le démontre une étude récompensée en l’an 2000 par le Grand Prix d’Histoire « Chateaubriand », le vingtième siècle a connu durant toutes ses périodes et sur tous les continents l’internement et le travail forcé des populations « indésirables ». Introduit au début du siècle par les Allemands en Namibie et les Britanniques en Afrique du Sud, le camp de concentration est devenu au fil du siècle un instrument politique de tous les régimes autoritaires (Portugal, Espagne, Italie, France, Japon, Hongrie) ou totalitaires (camps d’extermination nazis, goulags soviétiques, camps d’éducation chinois). Et après la Seconde Guerre mondiale, on retrouve des camps dans les régimes communistes (Europe de l’Est, Asie), dans les dictatures en Amérique latine ou encore pendant le conflit en Ex-Yougoslavie[1].

En ce qui concerne le travail forcé, il préoccupe déjà durant l’entre-les-guerres l’Organisation International du Travail (OIT) qui adopte le 28 juin 1930 une convention invitant les signataires « à supprimer l'emploi du travail forcé ou obligatoire sous toutes ses formes[2] ». Or, comme le démontre l´historien Babacar Fall, c’est la IIIe République qui s’oppose à cette convention qui tente de mettre terme au travail obligatoire dans les empires coloniaux, notamment en Afrique occidentale française[3]. Cette convention qui impose le travail libre dans les empires coloniaux rencontre le rejet de la France qui, tout en acceptant ses principes, riposte par un décret officialisant un « Travail publique obligatoire » dans ses colonies. En fin de compte, il faut attendre le Front populaire qui ratifie cette convention le 24 juin 1937[4].

Mais la France n’est pas le seul pays ayant recours au travail obligatoire durant l’entre-les-guerres. La crise économique mondiale des années trente, frappant le monde par un chômage massif, conduit plusieurs gouvernements à instaurer un service de travail. La Bulgarie crée par une loi du 14 juin 1920 un service de travail obligatoire, suivi par la Roumanie décrétant en avril 1937 un « travail obligatoire d’utilité nationale », tout comme le Japon qui crée des camps de travail qui servent à diffuser un sentiment national. Au total, treize États instaurent dans les années trente des services de travail soit volontaires soit obligatoires, qui font l’objet d’un colloque international en Suisse en 1938[5]. Par conséquence, l’idée de la mise au travail d’une population « oisive » n’est pas originaire du régime nazi, mais un moyen politique courant durant les années trente pour faire face à la crise économique.

Avec l’avènement du fascisme en Europe, le camp de travail se transforme en outil répressif, d’abord par les régimes autoritaires au Portugal, en Espagne et en Hongrie. Salazar XE "Salazar"  envoi ses adversaires politiques dans un seul camp sur les îles de Cap Vert (Tarrafal), tandis que les camps franquistes prennent l’ampleur d’un système, avec de nombreux « bataillons de travailleurs » qui fonctionne jusqu’aux années cinquante[6]. En Hongrie, des lois raciales de mars 1939 sont accompagnées par un service de travail pour les juifs (Munkaszolgálat). Jusqu’à l’occupation allemande en mars 1944, environ 42 000 juifs trouvent la mort dans des bataillons de travail en Hongrie[7]. Dans une moindre mesure, ceci est également valable pour les satellites de l’Axe. En Roumanie, une loi du 15 mai 1941 sur un « travail d’intérêt général » permet la réquisition des juifs. En Bulgarie, 12 000 juifs sont dès 1941 mis au travail forcé dans des « bataillons de juifs ». Et en Slovaquie, 7 000 juifs sont déportés dans des camps de travail[8]. Moins connu est le cas des prisonniers alliés au Japon organisés en « bataillons de travail » dont près de 90 000 meurent durant la construction d’un chemin der fer en Thaïlande, le « Death Railway[9] ». Également peu connu reste le travail forcé des « indigènes » dans les colonies durant la Seconde Guerre mondiale[10].

Quant au travail forcé sous le régime nazi, force est de constater que toute une génération d’Européens a subi l’exploitation de sa force de travail, pas seulement en Allemagne nazie, mais également dans les pays occupés – la Pologne, l’Europe du Nord, la France, les Balkans, l’Union Soviétique et le pays du Maghreb – pratiquée par l’Axe et ses satellites. Le travail forcé en Allemagne s’inscrit dans une traditionnelle migration ouvrière. Avant la Première Guerre mondiale, un grand nombre de Néerlandais, Tchèques et Polonais travaille régulièrement durant la saison agricole en Allemagne. Pendant la Grande Guerre, l’empire allemand, privé d’une migration ouvrière traditionnelle, a recours au forçat des prisonniers de guerre et des travailleurs civils, afin de combler le manque de main-d’œuvre. Après la guerre, la République de Weimar sollicite à nouveau de la main-d’œuvre étrangère, en instaurant une parité salariale entre ouvriers allemands et étrangers. Avec l’accès au pouvoir d’Hitler est instauré en juin 1935 un Service de travail en Allemagne, le Reichsarbeitsdienst (RAD) qui permet au régime de parer au chômage de six millions Allemands, par exemple par la construction d’autoroutes. Ainsi, le IIIe Reich arrive dès l’année 1938 au plein emploi. Pendant la guerre, les difficultés matérielles dues à la politique d’occupation allemande dans les pays vaincus (fermeture des branches industrielles, cours d’échange surévalués, forte différence des salaires) créent de nouveau une situation favorable pour une migration volontaire dans le Reich.

La politique nazie de la mise au travail forcé (Arbeitseinsatz) des populations soumises est caractérisée par des tensions permanentes entre l’idéologie raciale et une politique pragmatique. Durant la période des « guerres éclair » (Blitzkriege) jusqu’à l’automne 1941, le manque de main-d’œuvre dans le Reich est comblé par le recrutement volontaire de travailleurs de l’Ouest (Westarbeiter) ou des prisonniers de guerre, alors que le recrutement à l’Est est évité par souci d’une « hygiène de races ». L’idéologie nazie dominant, seuls les juifs et les Polonais sont forcés de travailler pour le Reich. La mise au travail des juifs en Allemagne nazie débute dans le cadre d’une « lutte préventive contre la criminalité » par des rafles (Aktion Arbeitsscheu) visant des repris de justice, des « asociaux » et des « paresseux », dont 10 000 sont début 1938 déportés dans les camps de concentration. Fin 1938 commence la mise au travail des chômeurs juifs par les agences de l’emploi, après la « Nuit de cristal », tous les juifs sont employés dans des colonnes volantes pour le bâtiment et pour l’industrie. En été 1941, environ 50 000 juifs allemands travaillent dans le IIIe Reich, la plupart hébergés dans une trentaine de camps de travail[11]. A partir de 1942, le manque de main-d’œuvre dû à la guerre contre l’Union Soviétique impose finalement l’emploi d’un grand nombre de travailleurs de l’Est (Ostarbeiter), afin de remplacer les juifs jugés peu efficace. Selon une thèse de l’historien allemand Ulrich Herbert, la décision de recruter les travailleurs de l’Est fut entre autre à l’origine de la « Solution finale de la question juive »[12].

Mais cette politique « pragmatique » de la main-d’œuvre a également connue des tensions. D’une côté, les autorités d’occupation favorisent l’emploi de la main-d'œuvre dans le pays même, afin d’assurer la production pour la machine de guerre allemande transférée dans pays occupés. D’autre coté, le « plénipotentiaire pour le recrutement de la main-d’œuvre » Fritz Sauckel investi par Hitler XE "Hitler"  organise dès 1942 des déportations dans le Reich (Reichseinsatz). Ainsi, la politique allemande de la main-d’œuvre demeure un « compromis du pouvoir » (Ulrich Herbert) entre les partisans de l’idéologie raciale nazie, favorisant la « destruction par le travail » (Vernichtung durch Arbeit), et les pragmatiques dans l’armée et dans l’administration défendant le concept d’amener le « travail vers les travailleurs » (Arbeit zu den Arbeitern). Dans l’ensemble, malgré la mobilisation des millions de travailleurs étrangers pour le Reich, cette politique controversée à l’intérieur du régime et confrontée à une résistance croissante dans les pays occupés demeure un échec.

Le recrutement des travailleurs en Europe occupée par l’Allemagne s’est effectué de quatre manières successives suivant l’évolution de la guerre. Dans un premier temps, les autorités d’occupation recrutent des volontaires attirés par des salaires élevées. Ensuite, elles incitent les travailleurs à partir, par des fermetures d’usine et d’autres contraintes économiques. A partir de 1942, elles imposent à la conscription de classes d’âges entières, en collaboration avec les autorités des pays occupés. Finalement, elles procèdent à la déportation après des rafles, parfois organisées comme de véritables « chasses à l’homme ». Suivant ces modes de recrutement de la main-d’œuvre pour le Reich, l’historien allemand Mark Spoerer  a proposé une classification du travail forcé, en s’appuyant sur le degré de liberté et sur le taux de mortalité. D’un côté, il classe les ouvriers de l’Ouest s’engageant au départ volontairement ou requis par leur propre gouvernement. De l’autre côté, il classe les travailleurs de l’Est déportés dans le Reich subissant une mortalité extraordinaire, et finalement les travailleurs internés dans les ghettos et les camps de concentration soumis à une mortalité extrême, les « travailleurs esclaves » [13].

Selon l’étude de Mark Spoerer, plus de treize millions de travailleurs, prisonniers et internés ont connu le travail forcé dans le IIIe Reich, dont les plus importants contingents sont fournis par l’Union Soviétique, la Pologne et la France. En dehors de l’Allemagne nazie, la mise au travail a connu une ampleur encore plus importante : on estime le nombre des travailleurs forcés – toutes catégories confondues – à trente millions à travers l’Europe occupée. Par cette ampleur, le phénomène du travail forcé en « Europe d’Hitler » constitue un élément essentiel de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale.

Le travail forcé dans l’« Europe d’Hitler »

Pour comprendre l’ampleur de ce phénomène, il demeure indispensable de retracer brièvement l’évolution de la mise au travail des populations soumises dans « l’Europe d’Hitler ». Le premier pays frappé par le travail forcé est la Tchécoslovaquie. Après son annexion allemande en mars 1939, le recrutement demeure d’abord volontaire, dans le cadre d’un « équilibrage » avec le IIIe Reich. Aussitôt, on procède au recrutement forcé des classes d’âges afin de vider la Tchéquie de sa population : c’est la « Solution finale de la question tchèque ». Ainsi, entre 1939 et 1945, plus de 400 000 Tchèques sont forcés de travailler dans le IIIe Reich. A partir de 1941, on procède également à ce type d’emploi dans le « Protectorat Bohême et Marovie », afin de faire tourner de usines d’armement implantées en Tchéquie. Après une conscription de tous les hommes entre 18 et 50 ans, plus de 600 000 Tchèques partent pour le IIIe Reich. Au total, environ un million de Tchèques ont connu le travail forcé pendant la guerre.

Le cas de l’Italie est plus complexe, suivant l’évolution politique du régime de Mussolini. A partir de 1938, des accords bilatéraux permettent à 200 000 Italiens de partir volontairement pour l’industrie allemande. Avec l’entrée en guerre de l’Italie en juin 1940, le Duce impose une conscription pour le Reichseinsatz, en contrepartie des facilités dans les échanges monétaires. Dans cette deuxième phase, près de 400 000 Italiens sont envoyés dans le Reich. Finalement, la chute du Duce en juin 1943 et l’armistice italien avec les Alliés engendrent l’internement et la mise au travail de 600 000 militaires italiens, désormais ennemis du Reich. Au total, près d’un million d’Italiens ont travaillé dans le Reich, pendant que la mise au travail en Italie rassemble seulement 50 000 ouvriers, essentiellement pour la construction des fortifications après le débarquement des Alliés en Sicile.

Quant à la Pologne, elle subit dès sa défaite en septembre 1939 la mise au travail des 400 000 militaires en captivité. Ensuite, après une première vague de départs volontaires, les autorités allemandes du nouveau « Gouvernement général » de la Pologne ordonnent en 1940 un travail obligatoire pour les jeunes entre 14 et 19 ans. En mai 1942, cette politique se durcit avec l’instauration d’un service obligatoire, suivi de rafles et d’arrestations. Jusqu’en 1944, environ 1,6 millions de Polonais ont travaillé dans le Reich. En tenant compte de l’emploi massif en Pologne, par exemple dans la région de Posnanie devenue une immense « zone interdite » (Straflager Warthegau), au moins trois millions Polonais ont fourni un travail forcé au IIIe Reich. Dès le début au cœur du programme nazi d’une « destruction par le travail », les juifs polonais sont dès l’automne 1939 internés dans des ghettos ou déportés dans plus de 400 camps de travail, dirigés par la Schutzstaffel (SS) et mis à la disposition des entreprises allemandes. Un rôle majeur dans le travail forcé des juifs en Pologne joue l’« Organisation Schmelt », qui recrute parmi les juifs de la main-d’œuvre pour l’industrie de guerre allemande. Environ 200 000 « juifs de travail » (Arbeitsjuden) ont ainsi connu les camps de l’Organisation Schmelt en Pologne, avant leur déportation dans les camps de la mort. Un autre demi-million de juifs a connu le travail forcé dans des ghettos. Au total, près de trois millions Polonais juifs et non juifs ont subi un travail forcé pour l’Allemagne nazie.

En ce qui concerne les pays nordiques, les Pays-Bas et la Belgique, considérés par l’idéologie nazie comme des « peuples germaniques auxiliaires » (Germanische Hilfsvölker), les nazis optent dans un premier temps pour le volontariat. Seulement 65 000 prisonniers de guerre wallons quittent la Belgique pour la captivité, alors que 200 000 Flamands partent volontairement dans le Reich. Quant aux juifs belges, ils sont requis – comme nous verrons plus tard – pour des travaux forcés dans le Nord de la France. Au Danemark, le volontariat a connu un certain succès, avec 90 000 ouvriers engagés dans l’Organisation Todt et 80 000 volontaires partis pour le Reich, pendant qu’au Norvège – à coté de 150 000 requis norvégiens – l’armée allemande « importe » 100 000 prisonniers de guerre polonais et soviétiques. A partir de l’automne 1942, on procède aux Pays-Bas à la réquisition de 140 000 ouvriers. Même situation sur les Balkans où le recrutement parmi les pays de l’­Axe (Hongrie, Bulgarie, Croatie et Roumanie) demeure volontaire : environ 30 000 Bulgares, 10 000 Roumains et 100 000 Croates partent pour un travail dans le Reich. Seule la Hongrie va plus loin, en fournissant sous l’occupation allemande à partir de mars 1944 un grand nombre de juifs, en échange de matières premières. En Slovénie, déclarée « rempart allemand du Sud-est », le régime nazi procède à un « échange » de milliers de Slovènes contre des colons allemands. Quant à la Grèce, on procède dès l’automne 1943 aux réquisitions, et en Yougoslavie, on déporte 100 000 prisonniers de guerre dans le Reich, et les réquisitions obligent près de 300 000 Serbes de travailler soit dans soit pour le Reich.

Mais c’est l’Union Soviétique qui fournit le plus grand nombre de travailleurs forcés. Après la conquête allemande du nouvel « espace vital » (Lebensraum) dans l’Est, le régime renonce à la mise au travail des prisonniers de guerre soviétiques, dont deux millions meurent dans des camps allemands. C’est à partir de 1941 qu’un million soldats baltes et ukrainiens sont transformés en travailleurs civils, et qu’au moins deux millions soldats de l’Armée rouge partent travailler dans le Reich. Quant aux civils, le volontariat incite seulement 150 000 ouvriers à partir, et les autorités d’occupation procèdent de l’automne 1942 à des déportations de plus de trois millions citoyens soviétiques. En Union Soviétique, à côté de la Wehrmacht, un grand nombre d’entreprises allemandes (Opel, Daimler-Benz), l’Organisation Todt et la Bundesbahn emploient plus d’un million de travailleurs forcés. On estime leur nombre entre 22 et 27 millions, sans compter un nombre inconnu des juifs russes employés dans des centaines de camps et dans les ghettos. Considérés par l’idéologie nazie comme des « sous-hommes » (Untermenschen), les Soviétiques subissent de plein fouet l’exploitation de leur force de travail par le IIIe Reich.

Le cas de la « France de Vichy »

Ce rapide survol du travail forcé en « Europe d’Hitler XE "Hitler"  » démontre qu’il faut inscrire le cas de la France sous le régime de Vichy dans un contexte européen. Comme d’autres pays occupés, la France subi la mise au travail de ses prisonniers de guerre et travailleurs civils. Après l’armistice, plus d’un million soldats français partent pour le travail dans le Reich, et seulement une petite partie est « transformée » en travailleurs civils. C’est le régime de Vichy qui prend l’initiative d’instaurer une « Relève » pour l’envoi de travailleurs civils dans le Reich, en échange des prisonniers de guerre. Cependant, le départ volontaire des Français n’est pas un succès, et le régime de Vichy manifeste sa volonté de collaborer en matière de main-d’œuvre par la loi du 4 septembre 1942, suivi par la loi du 16 février 1943 instaurant le Service de travail obligatoire (STO). En somme, environ deux millions Français ont ainsi ont connu le travail dans le Reich. Quant à l’équivalent en France, les travaux font défaut. Les ouvriers français et étrangers qui ont connu la mise au travail pour le compte de l’occupant, soit dans des usines travaillant pour la machine de guerre allemande, soit dans des camps de l’Organisation Todt restent peu connus. On estime qu’au moins deux millions d’ouvriers français ont dû directement et indirectement travailler pour l’occupant.

Le cas de la France s’inscrit dans ce contexte européen non seulement en tant que victime mais également en tant qu’acteur, par son propre système de camps d’internement et de travail. Depuis l’étude fondamentale de l’historien américain Robert Paxton XE "Paxton"  publiée en 1972, la « France de Vichy » a fait l’objet d’une multitude de travaux sur la collaboration politique et économique, la vie sociale et culturelle, l’administration et la persécution raciale, aboutissant à une solide connaissance des camps en France[14]. C’est le mérite d’Anne Grynberg d’avoir amorcé une recherche sur le sort des juifs dans les camps de Vichy qui démontre que l’« abandon de juifs n’est pas le fruit du hasard », mais le résultat d’une montée de la xénophobie et de l’antisémitisme en France depuis les années trente[15]. Quant à l’étude de Denis Peschanski, elle élargi le champ de la recherche, en tenant compte de l’ensemble des camps dans les deux zones et durant toute la période. Son analyse distingue le phénomène d’internement en France en quatre politiques successives : partant d’une « logique d’exception » jusqu’à la défaite, il connait sous Vichy une « logique d’exclusion » issue d’un projet idéologique. Puis, vient le tournant de 1942 avec la « contrainte d’extérieur » de la déportation des juifs, et finalement un retour progressif à l’état de droit pendant la Libération[16].

Il reste encore à savoir si les camps de Vichy ont également connu une « logique économique ». A la lumière des archives consultées, on peut constater que le travail forcé n’a pas trouvé sa réalisation dans les camps d’internement, mais dans une autre structure propre au régime de Vichy : les « Groupes de travailleurs étrangers » (GTE), conçu par le régime pour des étrangers « en surnombre dans l’économie nationale ». Face à l’ampleur de ce phénomène que nous allons développer dans cette étude, nous pensons qu’il faut considérer les GTE comme la véritable application d’une « logique économique ». Mais il est vrai que les camps de travail de Vichy en métropole et en Afrique du Nord demeurent encore mal connus. Peu d’études abordent ce sujet, soit d’une façon locale en s’appuyant sur des témoignages, soit d’une façon régionale[17]. L’ouvrage de Christian Eggers  démontre que Vichy crée un système d’internement, avec des centres de « séjour surveillé », des camps-hôpitaux, des camps pour femmes, des camps disciplinaires et des camps de travail, tandis que les historiens Robert Serre XE "Serre"  et Hervé Mauran fournissent une précieuse étude locale[18]. Or une vue d’ensemble de tous les camps de travail en zone libre, en zone occupée et dans l’empire fait encore défaut.

Notre recherche nous permet de constater que chaque zone de la France durant l’Occupation a connu son propre régime de travail forcé : en zone annexée, les juifs travaillent pour l’« OSTLAND » ; en zone rattachée, des juifs belges travaillent sur les chantiers du « mur de l’Atlantique » ; en zone nord, les Français sont placés sur des « chantiers nationaux » et les sujets coloniaux employés dans des Frontstalags ; en zone sud et en Afrique du Nord, des milliers d’étrangers sont incorporés dans les GTE. Ce découpage géographique en matière de main-d’œuvre correspond en fait à des nouvelles structures administratives, issues d’une conjoncture exceptionnelle, soit pour Vichy soit pour l’occupant. Si la société « OSTLAND», nouvelle structure nazie pour l’exploitation agricole des territoires annexés, ou si le sort des appelés d’outre-mer prisonniers dans les Frontstalags restent des sujets en marge, l’Organisation Todt en France, pilier du régime nazi pour l’exploitation économique, et le « Commissariat à la Lutte contre Chômage », nouvelle structure vichyssoise pour une mise au travail de la population, n’ont pas encore été étudiées. Or pour une histoire sociale des « années noires », leur connaissance demeure indispensable.

L’absence des travaux sur ce volet de l’histoire sociale des « années noires » n’est pas due à un manque d’archives. En effet, rien que les archives à Paris réservent pour l’historien beaucoup de documents, qu’il s’agit des correspondances officielles de la police, des rapports de la commission allemande d’armistice, des rapports des œuvres de secours ou encore des archives privées des responsables de Vichy au ministère du Travail. En somme, toutes les archives sont riches des sources diverses pour une histoire d’une « France des camps de travail ». Au cours de nos recherches, nous avons constaté que toutes les archives réservent des surprises à ce sujet. Puis, le recours aux témoins demeurait également possible. Face à cette richesse de sources, une question s’impose : comment expliquer le manque d’études sur le travail forcé des étrangers en France pendant la Seconde Guerre mondiale ?

La question des archives 

La réponse se trouve dans les archives. Les archives sur les camps de travail pour étrangers en France se sont révélées nombreuses, mais diverses et d’un accès difficile. De plus, les archives des ministères du Travail nous sont restés introuvables, et c’est la raison qui nous a amené à une analyse systématique des toutes les archives nationales et départementales. Par conséquent, cette étude ne prétend d’écrire l’histoire d’une administration sous Vichy mais, ayant seulement recours à des brides d’archives à travers le pays, d’essayer de comprendre une réalité vécue par la population concernée. Ainsi, elle s’inscrit dans une histoire sociale.

En ce qui concerne les archives, nous nous sommes d’abord adressés aux ministères concernés par la question de la main-d’œuvre étrangère, notamment le ministère de l’Emploi, de l’Intérieur et des Anciens Combattants. Si chaque ministère possède une mission auprès des Archives nationales, seule la mission du ministère de l’Emploi, après une réponse favorable, nous a reçus dans ces locaux. Ainsi, nous avons appris qu’il existe un grand fonds d’archives des anciens travailleurs étrangers qui cherchaient à valider leur temps passé dans les GTE pour leur retraite. Ce fonds contient à peu près 17 000 dossiers et contenant des documents personnels soumis à une dérogation (Photos, récits, fiches d’immatricule etc.). Quant au ministère des Anciens Combattants, il ne possède aucune documentation à ce sujet car les GTE n’ont aucun statut reconnu, et seulement deux compagnies d’étrangers sont considérées par l’armée française comme unité combattante. Par conséquent, seuls les vétérans de ces deux compagnies possèdent une carte d’ancien combattant, alors que des associations comme celle des Militaires Prestataires Etrangers (AMPE) revendiquent la reconnaissance pour l’ensemble des compagnies. Quant au ministère de l’Intérieur, sa mission d’archives ignore l’existence des archives de la police des étrangers chargée à l’époque de surveiller les GTE. Après d’autres recherches en vain aux Archives de la Préfecture de la Police de Paris et au Service Historique de la Gendarmerie Nationale (SHGN), nous nous sommes tournés vers les ministères de la Défense et des Affaires étrangères, les Archives juives et les Archives nationales.

En ce qui concerne la période de la « drôle de guerre », on peut désormais consulter un fonds d’archives militaires rendu par la Russie et réintégré au Service Historique de l’Armée de Terre (SHAT). Ce fonds complet la documentation déjà présente concernant la politique de l’état-major vis-à-vis des étrangers de 1939 à 1940. Ce sont surtout les séries P et N qui concernent les différentes unités de travailleurs étrangers, soit réfugiés, soit indigènes[19]. Quelques cotes concernent également le projet de Vichy d’un chemin de fer à travers le désert algérien, le « Transsaharien ». En tout, nous avons pu consulter environ une cinquantaine de cotes qui nous permettent de suivre l’évolution des « Compagnies de travailleurs étrangers » jusqu’à la défaite. Cependant, la documentation sur les CTE demeure incomplète, et nous avons retrouvé environ 250 chemises vides. Notant en passant qu’un grand nombre de documents du SHAT ne sont pas encore inventoriés et que le SHAT a détruit beaucoup d’archives, faute de lieux de stockage. Le château de Vincennes est avant tout un lieu historique, mais peu pratique.

Quant aux Archives du Ministère des Affaires Etrangères (AMAE), il faut surtout signaler la présence des rapports de l’Inspection des camps du régime de Vichy[20]. Un grand nombre de camps, notamment en Afrique du Nord y sont décrits, permettant ainsi de mieux connaitre le système d’internement et de la mise au travail en Algérie, au Maroc et en Tunisie. A travers ses relations avec les pays d’origines, les Affaires étrangères furent le plus concernés par les réactions des autres pays concernant la situation des réfugiés. A côté des rapports, des notes des ambassadeurs ou des extraits de journaux étrangers, on trouve également des doubles destinés au ministère de l’Intérieur. Ainsi, des nombreuses pistes s’ouvrent pour des recherches plus approfondies.

En ce qui concerne les GTE en zone sud, on peut consulter les Archives juives. Le Centre de Documentation Juive Contemporaine (CDJC) à Paris et les Archives de l’Alliance Universelle Israélite (AIU) possèdent beaucoup de rapports provenant des œuvres de secours sur les juifs incorporés dans les GTE. Le CDJC possède une copie microfilmée des archives de l’Union Générale des Israélites de France (UGIF) qui, à travers le Comité d’Assistance aux Réfugiés a régulièrement visitées les camps d’internement et de travail . Quant à l’Alliance Universelle Israélites (AIU), elle possède les archives (« Fonds Moch ») du Consistoire Centrale qui a chargé des aumôniers israélites de visiter les GTE. Le recoupage de ces deux archives permet d’évaluer quantitativement et qualitativement la situation dans les GTE, surtout pendant 1942. Cependant, les rapports qui se trouvent dans ces archives concernent que les juifs, alors que la majorité des incorporés furent Espagnols.

Après des recherches dans les archives citées, nous nous sommes tourné vers les Archives Nationales (AN) et entamé une recherche systématique dans les archives françaises et allemandes (dite du « Majestic »). En ce qui concerne les séries françaises (F7, F 60, AJ 72), un grand nombre de documents est encore soumis à une dérogation, et c’est la série AJ 72 qui représente le plus d’intérêt, contenant le fonds privé du secrétaire général du Commissariat à la Lutte contre le Chômage (CLC) en zone nord, Jean Jacques Heilmann. Ces documents déposés par sa femme concernent surtout les négociations entre le CLC et les autorités allemandes au sujet des « livraisons » des Espagnols à l’Organisation Todt. A cela s’ajoutent que depuis peu, les archives de son collègue en zone sud, Henri Maux XE "Maux"  commissaire adjoint à la lutte contre le chômage à Vichy, ont également été déposés aux AN. Tous les deux permettent de reconstruire la structure du CLC et les rapports avec les Allemands, cependant, les archives de la hiérarchie subalterne demeurent introuvables.

Mais les Archives nationales ont également récupéré un fonds d’archives à l’heure de nos recherches non accessible au public concernant les camps d’internement et de travail. Il s’agit du « fonds Dorlodot », le travail de plusieurs années d’une Belge chargée par le ministère de la Santé de la Belgique de retrouver des documents concernant des Belges internés en France pendant la guerre. Selon la conservatrice en chef Mme Gillet, se fonds non inventoriés constitue une « mine d’or » pour les GTE, mais l’état des archives n’a pas permis d’entamer une recherche systématique. Quant aux archives allemandes, signalons d’abord que le fonds dit Majestic ne contient que peu de documents sur les GTE ou sur l’Organisation Todt. Il s’agit surtout des documents de la division pour la main-d’œuvre de l’administration civile auprès du commandant militaire allemand en France. La série AJ 41 de la Commission Allemande d’Armistice (CAA) contient également que peu de rapports sur les GTE, car jusqu’en 1942, elle ne contrait pas les structures de travail du régime de Vichy : jusqu’à l’occupation de la zone libre, l’emploie de la main-d’œuvre étrangère furent l’affaire de Vichy.

A côté des archives, nous avons également récolté des sources orales. Après plusieurs demandes auprès des associations des anciens combattants, nous avons pu établir un contact avec l’Association des Militaires Prestataires Etrangers (AMPE) à Belfort, et rencontrer quelques témoins. Ainsi, cette étude profite des témoignages de plusieurs juifs incorporés dans un GTE, d’un Espagnol ayant séjourné dans un camp de l’Organisation Todt et d’un Indochinois requis pour la métropole. Finalement, nous avons pu consulter la documentation de Mariannick Bellot qui a réalisé un documentaire sur les camps de l’Organisation Todt mis sur les ondes de Radio France Culture en 2003.

Ainsi, cette étude est en mesure de répondre à plusieurs questions : Quelle est la nature  des camps de travail sous Vichy ? Quelles est son origine, leur structure et leur évolution durant l’Occupation ? Quels sont les étrangers concernés, leurs conditions de vie et de travail ? Par extension, nous nous sommes également intéressés à d’autres camps de travail, pour les Français, les « indigènes », et ceux crées par l’occupant qui profitent de la collaboration de Vichy en matière de main-d’œuvre, notamment la peu connue Organisation Todt. Ainsi, cette étude tente de dresser une première vue d’ensemble d’une « France des camps de travail », afin de compléter nos connaissances du système d’internement en France durant la Seconde Guerre mondiale.


 

[1]        Jean KOTEK/Pierre RIGOULOT, Le siècle des camps, Paris, JC Lattès, 2000.

[2]        Organisation Internationale du Travail (OIT), convention no C 29 sur l’abolition du travail forcé ou obligatoire du 28 juin 1930.

[3]        Cf. Babacar FALL, Le travail forcé en Afrique Occidentale Française 1900-1946, Paris, Karthala, 1993.

[4]        FALL, op. cit., p. 305.

[5]        Actes du colloque, Arbeitsdienst in 13 Staaten. Berichte und Vorträge der III. Internationalen Arbeitsdiensttagung in Selisberg (Schweiz) vom 5. bis zum 10. September 1937, Zurich, 1938.

[6]        KOTEK/RIGOULOT, op.cit., p. 247. Sur le travail forcé en Espagne franquiste, cf. Edurne Beaumont ESANDI/Fernando Mendiola GONZALO, « Batallones Disciplinarios de Solda­dos Trabajadores : Castigo político, trabajos forzados y cautividad », in Revista de Hi­storia actual, Vol. 2, numéro 2, 2004, p. 31-48.

[7]        Cf. Martin BROSZAT, « Die jüdischen Arbeitskompanien in Ungarn », in Gutachten des Instituts für Zeitgeschichte, vol. 1, Munich, 1959, p. 200-214 ; Szita SZABOLCS, „Travail forcé en uniforme“, in SHALOM-Magazine, vol. 42, septembre 2004, p. 1-6.

[8]        Cf. I. Gutman/E. Jäckel  /P. Longerich (dir.), Enzyklopädie des Holocaust. Die Verfolgung und Ermordung der europäischen Juden, Munich, Piper, 1999, tome 1, p. 266, tome 3, p. 1255. (Israel GUTMAN (dir.), Encyclopedia of the Holocaust, MacMillan, 1995)

[9]        Cf. John PRITCHARD, « Les camps japonais », in François BEDARIDA / Laurent GERVEREAU (dir.), La déportation. Le système concentrationnaire nazi, Paris, BDIC, 2000, p. 289-296. Le Japon emploie durant la Seconde Guerre mondiale un million de tra­vailleurs forcés coréens, 300 000 travailleurs forcés indonésiens et 130 000 prisonniers de guerre occidentaux. Cf. Mark SPOERER, « Zwangsarbeitsrégimes im Vergleich. Deutschland und Japan im Ersten und Zweiten Weltkrieg », in Hans SEIDEL/Klaus TENFELDE (dir.), Zwangsarbeit im Europa des 20. Jahrhunderts, Essen, Klartext, 2007, p. 218.

[10]      Sur le travail forcé dans le tiers-monde durant la Seconde Guerre mondiale, cf. Rhein-isches JournalistInnenbüro, Unsere Opfer zählen nicht. Die Dritte Welt im Zweiten Weltkrieg, Recherche International e. V., Berlin/Hamburg, Assoziation a, 2005.

[11]      Wolf  GRUNER, Der geschlossene Arbeitseinsatz deutscher Juden, Berlin, Metropol, 1997.

[12]      Ulrich HERBERT (dir.), Europa und der „Reichseinsatz“, Essen, Klartext, 1991, p. 281.

[13]      Mark SPOERER, Zwangsarbeit unterm Hakenkreuz, Stuttgart, DVA, 2001. Nous empruntons toutes les chiffres qui suivent à cet ouvrage, la première vue d’ensemble en la matière.

[14]      Denis PESCHANSKI, La France de camps. L’internement 1938-1946. Paris, Gallimard, 2002.

[15]      Anne GRYNBERG, Les camps de la honte. Les internés juifs des camps français 1939-1944, Paris, La Découverte, 19992, p. 338.

[16]      PESCHANSKI, op. cit., p. 476-480.

[17]      Christian EGGERS, Uner­wünschte Ausländer. Juden aus Deutschland und Mitteleuropa in französischen Internierungslagern 1940-1944. Berlin, Metropol 2002 ; A. GIRAUDIER/J. SAVAGEON/H. MAURON/R. SERRE, Des indésirables. Les camps d’internement et de travail dans l’Ardèche durant la Seconde Guerre mondiale, Valence 1999 ; Bernard REVIRIEGO ; Les Juifs en Dordogne 1939-1944. De l’accueil à la persécution, Périgueux, Fanlac, 2003 ; Mouny ESTRADE-SZWARZCKOPF/Paul ESTRADE, Un camp de Juifs oublié : Soudeilles  1941-1942, Treignac, Les Monédières, 2000.

[18]      Cf. l’article sur le GTE 160 d’Hervé MAURAN, « Le camp espagnol de Saint-Maurice d’Ibie 1940-1942 », Revue de la Société des enfants et amis de Villeneuve-de-Berg, no 55, 1999, p. 27-69.

[19]      SHAT, séries 1 P, 2 P, 9 P, 12 P, 5 N, 7 N, 7 N supplément, 27 N, 31 N, 31 N supplément.

[20]      AMAE, série Guerre 1939-1945, sous série C « Etat Français », cote 151 à 155. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

© Peter Gaida 2015