Peter Gaida

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Historiographie du XX. siècle :

la « nouvelle histoire »

 

Introduction : L'école des « Annales »

Durant le dernier demi-siècle, la recherche historique en France a connue un profond bouleversement de ses méthodes et ses objets. L´apparition d´une encyclopédie de la « Nouvelle Histoire »[1][1] en 1978 marque le couronnement d’une génération d´historiens français qui impose un nouveau regard et défriche les terrains négligés par la recherche, traditionnelle préoccupée avec les événements et acteurs politiques.

L’origine de l’évolution historiographique en France tient au succès d’une nouvelle revue historique, les « Annales d´histoire économique et sociale ». Fondée par les historiens M. Bloch et L. Febvre en 1929 et inspirée de la « revue de synthèse historique », les Annales déclenchent une réorientation et un élargissement de la recherche historique. Le terme des  Annales  représente autant une revue qu’une école historique : en 1929, les deux historiens créent à l´université de Strasbourg - depuis son rattachement à la France un model universitaire - un forum pour une approche interdisciplinaire qui prend forme d´une école.

Apres la guerre, leur approche innovatrice est institutionnalisée au sein de l´École Pratique des Hautes Etudes par la création d’une nouvelle section. Désormais installée à Paris, elle devient vite un carrefour où des scientifiques de toutes disciplines discutent leurs méthodes et thèses dans des « cercles de samedis ». La VI. section se transforme en berceau d’une histoire nouvelle faisant pénétrée la géographie, l’économie, la sociologie et la psychologie dans la recherche historique. Des nombreux chercheurs importants comme les sociologues M. Halbwachs et G. Le Bras, les historiens économiques H. Pirenne et E. Labrousse, le psychologue Ch. Blondel et d´autres contribuent à enrichir la perception d’une nouvelle science historique.

Le parcours intellectuel du couple fondateur témoigne de l’enrichissement interdisciplinaire. Le médiéviste Marc Bloch (1886–1944), influencé par la sociologie et la géographie, repose ses recherches sur « l´espace rural » plus considéré comme un milieu d´adaptation mais comme une production de la société . Selon lui, d’une façon générale, il faut « comprendre le passé à partir du présent » et « comprendre le présent à la lumière du passé ».[2][2]

Quant à Lucien Febvre (1878-1956), il se déclare adversaire à l´histoire « historisante » qui se penche seulement sur l´histoire politique, militaire ou diplomatique, mais laisse de coté les aspects sociales. Également influencé par la sociologie, mais aussi par la psychologie, ses recherches portent sur les « mentalités » d’une société, c’est-à-dire la psychologie collective et ses manifestations. Spécialisé dans l´histoire du XVI. siècle, Febvre esquisse les contours d’une approche globalisante faisant appelle au autres disciplines afin d’expliquer un système culturel avec son « outillage mental ». Il devient le moteur des Annales avec près d´un millier de textes publiés et son approche inaugure la monographie régionale dans l´historiographie.

Après sa mort, l´historien Fernand Braudel (1902-1985) prend la garde à la tête des Annales. En contact avec l’ethnologue C. Lévi-Strauss et le sociologue G. Gurvitch, il s´interroge sur la relation du temps et de l´espace et conçoit une théorie sur la trinité du temps, en quelque sorte la base théorique de la nouvelle histoire : elle comporte primo une « longue durée », une histoire structurelle basée sur la géographie; secundo un temps « conjoncturel », basée sur l´histoire économique et so­ciale; et finalement un « temps court », basée sur l´histoire événementielle. F. Braudel rassemble aux Annales une équipe qui exploite tous les terrains de la science hu­maine dont témoigne une grande production historique. L’école des Annales passe ainsi de l´histoire géographique, économique et démographique à une histoire culturelle, la nouvelle génération des historiens (J. Le Goff, E. Le Roy Ladurie, M. Ferro, G. Duby, P. Nora  etc.), enracinée dans la recherche universitaire, mais aussi dans l´édition et les médias, parvient à imposer sa nouvelle vue de l´histoire. 

Remontant « de la cave au grenier » (M. Vovelle), sans renoncer à un certain culte des ancêtres, l’école des Annales suscite un changement de paradigme dans la recherche historique. L’attention aux phénomènes collectifs, aux « structures » de la société, ainsi que l´ouverture des sciences sociales caractérisent l´avènement d’une histoire nouvelle dont la méthode principale devient la construction de l´histoire, et plus comme auparavant, l’attitude de « laisser parler les sources ». Cette construction de l´histoire, soit générative (en reconstruisant le développement d’une société), soit comparative (en expliquant le présent par le passé), devient le credo d’une génération d´historien issu de l’école des Annales. Intitulé depuis les années soixante « Annales. Economie, Société, Civilisation »  pour souligner l’évolution méthodologique, la revue devient la plate-forme d’une nouvelle génération, nourrie des nouvelles méthodes d´approche qui ne tardent à dominer la recherche historique.

 

Nouvelles méthodes d´approche

Après 1945, l’école des Annales s´installe dans l´historiographie française et absorbe successivement les résultats des disciplines voisines en science sociale. D’abord, c’est la géographie historique qui est renouvelée par l'école des Annales. Suivant l´exemple de F. Braudel qui fondait ses études sur l´espace, les historiens de la nouvelle génération appliquent son approche géographique dans des études régionales.[3][3] En effet, pour mieux comprendre les événements et les développements historiques, il est indispensable de les situer à l´aide d’une identification du lieu ou par l´observation d´un paysage. L´histoire géographique, basée sur la cartographie et assistée par une linguistique diachronique qui décortique les empreints étymologiques d´un peuple, constitue la première nouveauté de l´histoire nouvelle.

Nouveauté, car contrairement à une géographie historique du XIX. siècle, la nouvelle génération d´historiens met l´accent sur l´homme qui modifie l´espace et ne le considère plus comme élément accessoire aux événements. Grâce à des cartes topographiques ou politiques, on saisit la nature d´un relief, une structure administrative ou l’importance d’une frontière naturelle. L´interprétation des cartes (anciennes et récentes), liées aux données historiques permet à la suite d’expliquer le développement d’une ville, d’une région ou d’une agriculture.[4][4] L´histoire géographique devient le fondement de l´histoire nouvelle.

Après la géographie, traditionnellement bien enracinée dans l´enseignement français, c’est l’économie qui pénètre dans l´historiographie. Après l´établissement d’une économie scientifique au XIX. siècle en Angleterre et en Allemagne, basée sur des lois universelles du marché, l´histoire économique influencée par l´historien belge H. Pirenne pénètre dans la recherche. L´historien E. Labrousse, collaborateur des Annales, introduit une analyse agricole et artisanale dans l´approche économique cherchant à expliquer la conjoncture. Son exemple encourage des nombreux chercheurs à voir dans la conjoncture économique les origines des changements de la structure sociale. Initié par la crise mondiale en 1929, histoire économique porte ses fruits en expliquant les crises cycliques qui frappaient les sociétés médiales et modernes. Appelée la  « nouvelle histoire économique », elle tente ensuite d’expliquer la « totalité économique » dans une recherche macro-spatiale.[5][5] En se penchant sur une région ou un espace, elle compare les prix et la production à l´aide des analyses quantifiées pour postuler des hypothèses d’une corrélation entre les prix et le volume du trafic.

Dans les années 70, elle se transforme en histoire sérielle de la croissance. A l´aide de l´ordinateur, un grand nombre de données peuvent être traité et permettent d’établir des hypothèses sur le développement économique. Par conséquent, il devient possible de construire des modèles fondés sur les théories économiques, d´estimer les paramètres économiques à l´aide d’une histoire sérielle et d’établir une hiérarchie des facteurs déterminants la croissance. Nourri du progrès de la science économique, elle se diversifie et devient une véritable sous-discipline de l´historiographie.

Ensuite, depuis le contact de Annales avec la sociologie, l´histoire sociale gagne le champ de la recherche. Elle met de coté l´approche politique ou diplomatique pour prendre en compte toutes les manifestations d’une société dans une analyse des « structures ». En effet, avec le terme de « structure », introduit dans l´histoire après son application dans des disciplines voisines (sociologie et ethnologie), permet d’étudier les relations humaines et décrire les structures qui les dominent. Jusque là laissés de coté, la vie sociale devient l’objet principal de l´histoire nouvelle. La nouvelle génération des historiens intègre les théories sociologiques et les applique dans des études régionales.[6][6] En faisant revivre une région entière, un grand nombre d´études dépasse l´intérêt scientifique et atteint même le grand public. Suivant l´exemple de L. Febvre, l´histoire sociale lient les structures matérielles et mentales d´un collectif afin de reconstruire des situations historiques dans leurs globalité. Ces travaux, basés sur des registres paroissiaux, ont marqué le sucées de la nouvelle histoire.  

Mais ce sucées est aussi du à une nouvelle branche de l´historiographie : la démographie historique. Grâce à une nouvelle approche statistique exploitant les registres paroissiaux, l´histoire sociale est mise sur une base de données quantifiable. Des critères comme la natalité, la nuptialité ou la mortalité, recensés méthodiquement par le démographe L. Henry, permettent de reconstruire l’évolution des familles et introduisent les classes populaires dans l´histoire sociale. En exploitant les registres d´Etat civil, la démographie historique permet d’établir des tableaux de la société française. Par exemple, il en résulte la connaissance de l’âge moyenne, de la durée et de la fécondité d´un mariage. Demeurant applicable seulement à une population documentée, la démographie fournit des résultats précises concernant les comportements sexuels et familiaux, la répartition géographique, la structure du peuplement. De plus, elle permet de mettre en relation la croissance démographique avec la conjoncture économique. Cependant, la démographie rencontrent vite l’étroitesse du champ de sa observation car seuls les donnés inscrits peuvent être prises en compte. Un problème de représentativité s´impose. Néanmoins, la démographie historique renouvelle la connaissance du monde rurale bien que un grand nombre de chantiers notamment pour les XIX. siècle demeurent à ouvrir.

La dernière « innovation » issue de l´interdisciplinarité est l´anthropologie historique qui rentre dans le champ de la recherche après un mariage entre l´ethnologie structuraliste et l’école des Annales. Selon  G. Duby, elle représente une « approche d´ensemble » qui décrit le passé dans sa globalité avec ses habitudes physiques, alimentaires, affectives ou mentales. A travers des études qui se préoccupent autant de la dimension biologique que de l’économie ou du social, elle redécouvre l´ancienne histoire des mœurs, connu depuis le fondateur antique de l´historiographie, Herodote. Revitalisée par les Annales, sa préoccupation principale est le dégagement de la mise en relation entre la condition biologique de l´homme et la structuration des ses liens sociaux et économiques. Résultat de la recherche sur la mise en relation - autrefois le « Zusammenhang » de l’école historique allemande - deviennent des travaux spécialisés sur le corps, l´alimentation, les techniques agricoles et les comportements collectives, ou autrement dit une anthropologie matérielle, économique, sociale ou politique.

En quelque sorte, l´anthropologie historique récupère les liens tissés entre les autres disciplines dans des études tentant de comprendre l´homme dans une « histoire totale ». De cette façon, des théories visant à expliquer des évolutions historiques deviennent possibles. Par exemple, l’étude des habitudes alimentaires a pu déterminer une géographie agricole origine d’une évolution démographique. Au niveau économique, des études montrent la fonction d´un système économique pour la réalisation d´un objectif social. Ou encore l´anthropologie sociale qui permet d’expliquer les « liens du sang » médiévaux, grâce à une ethnologie structuraliste basée sur la famille, la parenté et le parrainage,. Quant à l´anthropologie culturelle, elle examine des « pratiques collectives sans théorie » (A. Varagnac) comme les croyances traditionnelles et les rites folkloriques afin d´ouvrir un nouveau chantier pour l´histoire. Ou encore anthropologie politique,  qui s´efforce de démontrer l´enracinement de la politique dans des formes traditionnelles de la vie en société.

Demeurant d’abord une démarche, l´anthropologie historique produit une multitude de travaux dont les principaux articles apparaissent dans des numéros spéciaux des Annales.[7][7] D’une manière générale, l´anthropologie historique, invention phare de l´histoire nouvelle, tente de révéler la logique dirigeant les comportements collectif et introduit par conséquent une multitude de nouveaux objets d´étude qui jusqu’à présent échappaient à la recherche historique traditionnelle.

 

Nouveaux objets d´étude

Issus d’une liaison fructueuse avec les autres sciences sociales et munies des nouvelles sources des données, les historiens de la nouvelle histoire se penchent sur des objets jusqu’à là négligés par l´historiographie traditionnelle. Attiré soit par leur  « intemporalité », soit par leur « trivialité », comme l´indique P. Nora, l´histoire nouvelle examine un grand nombre de phénomènes diverses. [8][8] Les objets « intemporels » (climat, mentalité, langue etc.) sortent directement de la interdisciplinarité dans les sciences sociales, alors que les objets « triviales » traitent des phénomènes inexploités et en marge de la recherche (cuisine, fête, film etc.).

Un des premiers objets intemporels issus d’une interdisciplinarité appliquée devient l´histoire des mentalités. En tant que notion floue, elle est une histoire-carrefour entre sociologie, psychologie et ethnologie cherchant à comprendre les croyances, mythes, affections et sentiments d´un monde perdu : « l´outillage mental » de L. Febvre. La famille, le mariage, la mort ou le quotidien sont désormais les cibles d’une grande production historique. Visant les collectifs et ses cultures, elle se préoccupe après l’économie et le social du « troisième niveau » en invitant le passé sur le divan du psychanalyste (A. Besançon/ M. de Certeau). Au début une spécialité française, elle piète sur un terrain friche et donne « une bouffée d´air » (J. Le Goff) à l´historiographie.

A partir des années 70, ce sont les marginaux de la société qui intéressent les nouveaux historiens. Initié par l’ouvrage de M. Foucault sur la folie qui démontre l´établissement de l’ordre social fondé sur le domicile fixe et le travail, des études sur toute sorte d´exclus (criminels, malades, pauvres etc.) éclairent le fonctionnement de normes collectives dans les sociétés modernes.  Ensuite, on s´intéresse pour les techniques disciplinaires ou pour certains catégories de marginaux, comme les prostituées. Leur constitution en groupe en marge reflète l’ordre social et permet de mieux comprendre l’importance de valeurs morales dominant la société. En outre, une histoire de femmes est liée à ce nouveau regard.

Un autre objet intemporel est le corps, selon une expression de J. Revel, « la chair et le sang de l´histoire ».[9][9] En l´occurrence, on se passionne pour les maladies qui touchent le corps avec la peste comme archétype historique, en passant par les « grippes » en Europe à la syphilis venue du nouveau monde. On s´interroge sur le retour de la peste au XIV. siècle grâce à un nouveau support (le rat noir), on découvre l’importance de la variole et de la diphtérie, on apprend la destruction et la réorganisation sociale en temps d´épidémie. Les sources sont multiples : rapports de médecins, correspondances administratives, enquêtes judiciaires et manuels ecclésiastiques.

Une histoire du climat est abordé par l´historien E. Le Roy Ladurie qui écrit une « histoire de la pluie et du beau temps », en utilisant les archives des observatoires, les résultats de la glaciologie et de la dendrochronologie (études des anneaux des arbres). Le but d’une telle étude consiste à écrire une climatologie historique afin de mieux pouvoir expliquer les agricultures, les famines et les épidémies dans l´histoire. Par exemple, concernant les conditions climatologiques des vendanges en France, l’étude révèle une corrélation entre la qualité du vin et la duré de l´ensoleillement : « qui dit bon vin, pour une année donnée, dit été chaud ».[10][10] Selon Le Roy Ladurie, l´analyse du climat - encore à développer en France - permet d´approfondir les résultats des analyses en histoire économique et sociale.

Un autre historien des Annales, M. Ferro, se préoccupe de la production cinématographique et  ouvre le chantier d’une histoire du cinéma. « Filmer, c’est faire de la mémoire », et c’est en tant que mémoire que le cinéma rentre dans le champ historique, étant la mémoire audio-visuelle d’une société depuis l´invention de la camera obscure.[11][11] Séparée en fiction et documentation, les images cinématographiques et audiovisuelles occupent désormais une place dans les archives et contribuent à la reconstruction d’une mémoire collective du passé. Depuis le développement de la télévision qui servait aux régimes totalitaires du XX. siècle comme moyen de manipulation de masse, les images nécessitent d’être prise en compte par l´historien.[12][12] L’étude de l’audiovisuel accompagne désormais la recherche en histoire sociale qui dispose maintenant de l´analyse d’une vision collective du passé. Pour M. Ferro, après l’analyse des textes, l’étude du cinéma devient une « contre-analyse » de la société.

M. Ozouf, une autre historienne des Annales, s´interroge sur le rôle de la fête dans l´histoire et contribue à une histoire du divertissement. L’étude de la fête provient de la recherche ethnologique sur le folklore, son intérêt se trouve à travers le rapport du passé et le présent qui se dévoile à l’occasion d’une commémoration. : selon M. Ozouf, « il n’a pas de fête sans réminiscence » envers le passé. La fête représente le lien du présent avec le passé, un lien remanié qui se propose pour une étude. Morceau choisi devient la fête de la Révolution française qui cherche à cimenter un patriotisme français post- révolutionnaire. On fête « la juste punition du dernier roi de France » « l´Etre suprême » ou tout simplement la « raison ». A travers cette étude, on constate que la fête sert comme repère remodelé, comme instrument pour graver une mémoire corrigée ou manipulée du passé devant un avenir demeurant incertain. En quelque sorte, l´événement historique, revécu en collectif, sert à réconforter un présent difficile à l´aide d’une mystification du passé.

Un autre objet qui mérite un détour devient le livre, introduit d’un coté par l´histoire économique qui le traite en tant que marchandise et de l’autre par une « nouvelle bibliographie » qui prend en compte l’ensemble de la production imprimée. Ses résultats ne sont pas sans intérêt. Par exemple, pour le début du XVII. siècle, on constate encore une production imprimée en faveur des langues régionales (provençale, gascon etc.) par rapport au latin. Mais, vers la fin du siècle, les imprimeries parisiennes assurent le triomphe du français, et aussi outre-Rhin, on constate pour la même époque une prépondérance définitive de la langue allemande. Le XVII. siècle semble être le siècle charnière pour la victoire des langues nationales et la fin des langues régionales écrites. A cela s´ajoute une diversification thématique. Après des « vagues mystiques » et une invasion de livres spirituelles au Moyen Age, la production imprimée prend en compte le progrès scientifique au début de l'époque moderne. Ensuite, a coté de libraires établis apparaissent les bibliothèques publiques avec des collections croissantes. A à la fin du XVIII. siècle on compte 17 villes en France qui disposent des collections entre dix et cinquante mille livres, en province pour la plupart gérer par le clergé.[13][13] Donc, l´histoire du livre contribue à mieux comprendre la constitution des consciences nationales déterminant pour l’époque moderne. En tant qu’objet du marché économique et intellectuel, le livre occupe désormais une place stable dans le cadre de l´histoire sociale avec une multitude de travaux et sa propre revue (Revue française d´histoire du livre). [14][14]

D’une manière générale, la liste des objets « triviaux » ou « intemporels » de l´histoire nouvelle est considérable : La « psycho-histoire examinant les mythes, l´inconscient, les peurs, les sorcières, les fantasmes et obsessions en fait preuve.» Les nouveaux objets frôlent parfois les limites du fondement de la science historique lequel certains voient brisé en miettes par la nouvelle histoire.

 

Conclusion : une histoire « en miettes » ?

La nouvelle histoire subit des nombreuses critiques des différentes écoles historiques opposées aux nouvelles méthodes. La première provient de l'école allemande, articulée par G. Ritter en 1956 qui rejette le travail interdisciplinaire en équipe souhaitant revenir aux études de ce qui reste pour lui le moteur de l’évolution, c’est-à-dire la politique. Certes, la politique et surtout l´événement demeurent absent dans la nouvelle histoire, mais, pour l'historiographie allemande, face à un nombre d´objets croissant, il demeurait indispensable de faire un « tri entre l´essentiel et le superflu ». Les historiens allemands ne sont guère prêts à quitter leur tour d´ivoire pour s´approcher aux disciplines voisines en plein essor, le changement théorique parvient que à partir des années soixante-dix suite à la constitution d’une « science sociale historique » en Allemagne.

Ensuite, la nouvelle histoire doit faire face à la critique marxiste. Les historiens marxistes  accusent les nouveaux historiens de l’école des Annales de pratiquer une « histoire sociologiste », c’est-à-dire de traiter des phénomènes économiques et politiques avec les concepts théoriques de la sociologie. Pour Guy Bois, l´histoire nouvelle retient quand même les enseignements majeures du marxisme et introduit seulement une désignation nouvelle pour la formation sociale et économique.[15][15] La structure remplace la « dialectique », « idéologie » du concept marxiste cède sa place aux mentalités et une l´anthropologie matérielle reste proche du « matérialisme historique ». De toute façon, les théories marxistes ne représentent-ils aussi une terminologie faisant école au moins dans la sociologie du conflit ? La dette envers Marx demeure omniprésente.

Une autre critique insiste sur le fait que les nouveaux historiens cherchent surtout à examiner la « longue durée » dont le résultat est une histoire quasi immobile  sans prendre en compte les grands changements politiques comme la révolution française, grande absente de l´histoire nouvelle. Autrement dit, on ne cherche nulle part à bâtir un système d´interprétation globale et se contente des études micro-spatiales.

Une critique plus récente provient de l´historien F. Dosse, qui reproche à la nouvelle histoire d’avoir brisé le fondement de l´historiographie « en miettes ».[16][16] Certes, les nouveaux historiens font preuve d’une curiosité  infatigable, la liste des objets est longue et parfois en marge d’une approche littéraire. H. Martin en voit une concession à la mode imposée par le grand public au point que pour lui l´histoire nouvelle prend forme d´un show business.[17][17] La façon dont elle s´impose dans les médias et dans l´édition en fait preuve.[18][18]

Pourtant, l’école des Annales a bâti un nouveau fondement historiographique. En manifestant une curiosité déchaînée – dotée d´une méthode ouverte à un savoir pluriel - elle s’est imposée à coté des théoriques « positiviste » et « méthodique » dominant la recherche depuis le XIX. siècle. Quant aux héritiers des Annales, ils n’ont qu’appliqué les approches des fondateurs dirigeant leur curiosité vers des nouvelles directions : l´espace, le système, l´individu. Face à l´impact de la nouvelle histoire dans la conscience collective pour le passé – il suffit de penser aux nombreuses commémorations - la méthode des Annales a fini par payée, l´historiographie apparaisse à nouveau en tant qu’acteur indispensable sur la scène des sociétés de cette fin du siècle.

Malgré toutes critiques d´un manque du progrès théorique, la nouvelle histoire a irréversiblement enrichi et élargi l´historiographie française, en outre, elle a démontré la capacité de sa discipline de s´adapter au progrès scientifique. Les miettes dont parle F. Dosse se dévoilent  plutôt comme paillettes d´un nouveau costume mis à l’occasion d´une rencontre de l´histoire avec son nouveau public. Or, la science historique, soumise à l’évolution humaine comme toutes les sciences, demeure qu'un chantier inachevé à reconstruire par chaque nouvelle génération d´historien. Après l´ histoire  avec un grand « H », l'école des « Annales »;  après la « nouvelle histoire », une « science sociale historique » ?

Bibliographie

 

Orientation générale

 

G. BOUDE et  H. MARTIN : Les écoles historiques. Paris, Seuil, 1997

A. BURGUIERE (dir.) : Dictionnaire des sciences historiques. Paris, PUF, 1986, articles : « (école                               des) Annales », « Anthropologie historique », « Cinéma et histoire », « Démographie historique », « Géographie historique », « Interdisciplinarité »,  « Marginaux », « Mentalités »,  « Structures »

Ch.-O. CARBONNEL: L´historiographie. Paris, PUF, 1981

F. DOSSE : L´histoire en miettes. Des « Annales » à la « nouvelle histoire ». Paris, La Découverte,     1987

J. LE GOFF (dir). La Nouvelle Histoire. Paris, Editions complexe, 1978

Faire de l´histoire. Ouvrage collectif sous la direction de Jacques Le Goff et de Pierre Nora en trois     tomes : « I Nouvelles approches », « II Nouvelles méthodes », « III Nouveaux objets », Paris, Galli­mard, 1974

ENCYCLOPAEDIA UNIVERSALIS. France, Universalis S.A., 1997, CD-Rom version 3.0, articles :      « L´histoire géographique », « Histoire sociale », « Nouvelle histoire économique », « Anthropologie historique », « Démographie historique », « Histoire des mentalités »

 

Questions méthodologiques

 

Ph. ARIES : Le temps de l´histoire.  Paris, Seuil, 1986

A. BESANCON : L´histoire psychanalytique. Une anthologie. Paris, Gallimard, 1970

M. BLOCH: Apologie pour l´histoire ou le Métier d´historien. Paris, A. Colin 1964

F. BRAUDEL: Ecrits sur l´histoire. Paris, Flammarion, 1969

M. de CERTEAU : L´Ecriture  de l´histoire. Paris, Gallimard, 1971

F. FURET: L´atelier de l´histoire. Paris, Flammarion, 1982

L. FEBVRE : Combats pour l´histoire. Paris, A. Colin, 1963

E. LE ROY LADURIE : Le territoire de l´historien. Paris, Gallimard, 1978, 2 tomes

L. HENRY : Manuel de démographie historique. Genève, Droz, 1970

J. HLOMME : Economie et histoire. Genève, 1965

J. MARCEWSKI : Introduction à l´histoire quantitative. Paris 1965

R. ROBIN : Histoire et Linguistique. Paris, A. Colin, 1973

P. VEYNE : Comment on écrit l´histoire. Paris, Seuil, 1971

L´Histoire sociale. Sources et méthodes, colloque de l´Ecole normale supérieure de Saint-Cloud, 15-16 mai 1965, Paris, 1967

Ethnologie et Histoire. Ouvrage collectif. Paris, Editions sociales, 1975

 

Quelques études

 

M. AGULHON : Pénitents et francs-maçons de l´ancienne Provence, Fayard, 1984

Ph. ARIES : L´histoire des populations françaises. Paris, Le Seuil, 1971

Ph. ARIES et G. DUBY : Histoire de la vie privée. Paris, Le Seuil, 1985-87, 5 vol.

M. BLOCH : Les rois thaumaturges. Paris, A. Colin, rééd. 1961

     - : La société féodale. Paris, Albin Michel, rééd. 1968

     - : Les caractères originaux de l´histoire rurale françaises. Paris, 1931

J. BOUVIER: L´Histoire économique et histoire sociale. Genève, 1968

F. BRAUDEL : La Méditerranée et le Monde méditerranéen à l’époque de Philippe II.  Paris, A. Colin, 1976

F. BRAUDEL et E. LABROUSSE : Histoire économique et sociale de la France. Paris, PUF, 1977-1982, 4 vol.

A. BURGIERE : Bretons de Plozével. Coll. Bibliothèque d´ethnologie historique, Flammarion, 1975

P. CHAUNU : La civilisation de l´Europe classique. Arthaud, 1966

G. DUBY: Guerriers et paysans. Paris, Gallimard, 1974

- : Le dimanche de Bouvines. Paris, 1973

- : (dir.) Histoire de la France urbaine. Paris, Le Seuil, 1980-1985, 5 vol.

    - : La société aux XI. et XII. siècles dans la région mâconnaise, Paris E.H.E.S.S., 1952

G. DUBY et  A. WALLON : Histoire de la France rurale. Paris, Le Seuil, 1975, 4 vol.

M. FERRO : Cinéma et histoire. Paris, DenoÁl, 1977

L. FEVBRE : Le problème de l´incroyance au XVI. siècle. La religion de Rabelais. Paris, 1968

    - : Philippe II et la Franche-Comté. Etude d´histoire politique, religieuse et sociale. Paris, 1969

L. FEBVRE et H.-J. MARTIN : L´ apparition du livre. Paris, 1957

J.-L. FLANDRIN : Familles. Parenté, maison, sexualité dans l´ancienne société. Paris, Le Seuil, 1984

M. FOUCAULT : Histoire de la  folie à  l’âge classique. Paris,  Plon, 1961

J.-P. GUTTON : La société et les pauvres en Europe. Paris, PUF, 1974

J. HEFFER : La Nouvelle Histoire économique. Paris, Gallimard, 1977

F. FURET : La Révolution française. Paris, Fayard, 1972, 2 vol.

    - : Penser la Révolution française. Paris, Gallimard, 1978

F. FURET et M. OZOUF : Lire et écrire. L´alphabétisation des Français de Calvin à Jules Ferry. Paris, Ed. de Minuit, 1977

P. GOUBERT : Cent mille provinciaux au XVII. siècle. Paris, Flammarion, 1968

J.-J. HERMARDINQUER : Les hommes et la mort en Anjou aux XVII et XVIII. siècles. Mouton, La Haye, 1971

J. LE GOFF : Les intellectuels au Moyen Age. Paris, Le Seuil, 1957

    - : La civilisation de L´Occident médiéval. Arthaud, 1965

E. LE ROY LADURIE : Montaillou, village occitan de 1294 à 1324. Paris, Gallimard, 1975

    - : Histoire du climat depuis l’an mil. Paris, A. Colin, 1967

    - : Paysans du Languedoc. Paris, E.H.E.S.S., 1985

    - : Le Carnaval de Romans. Paris, Gallimard, 1986

R. MANDROU: Magistrats et sorciers en France au XVII. siècle. Paris, Plon, 1968

    - : Introduction à la France  moderne. Essai de psychologie historique, 1500-1640.  Paris, 1961

   - : De la culture populaire en France aux XVII. t XVIII. siècles. Paris, 1964

M. MOLLAT : Les pauvres au Moyen Age. Paris, PUF, 1984

P. NORA (dir.) Les lieux de mémoire. Paris, Gallimard, 1986, 3 tomes

M. OZOUF: La fête révolutionnaire. Paris, Gallimard, 1976

   - : L´Ecole, l´Eglise et la République, 1871-1914. Paris, A. Colin, 1963

M. VOVELLE : La mort et l´Occident de 1300 à nos jours. Paris, Gallimard, 1973

 

Revues proches de la « nouvelle histoire »

 

Revue de Synthèse.

Annales. Economie, Société, Civilisation..

Annales de démographie historique.

Revue d´histoire moderne et contemporaine

Vingtième siècle. Revue d´histoire

L´HISTOIRE

 


 


 

 


 

[1][1] J. Le Goff (dir.): La Nouvelle Histoire. Paris, 1978

[2][2] Cité in G. Boudé/H. Martin : Les écoles historiques. Paris 1997, p. 229

[3][3] Cf. Ferdinand Braudel :La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II. Paris A. Colin, 1966 2 vol.

[4][4] Cf. R. Doin : L´histoire de la vigne et du vin  en France, des origines au XIX. siècle. Paris 1959

[5][5] P. Chaunu : L’économie – Dépassement et prospective. In: Faire de l´histoire. I. Nouveaux problèmes. Paris, Gallimard, 1974,    p. 81

[6][6] voir bibliographie à la fin du texte

[7][7] « Annales  E.S.C. » no. 6 1969, no. 3-4 1971, no. 4-5 1972, no. 4 1974

[8][8]  J. Le Goff et  P. Nora : « Faire de l´histoire. I. Nouveaux problèmes », Paris, 1974

[9][9] J. Revel et J.-P. Peter : Le corps. L´homme malade et son histoire. In : Faire de l´histoire. III. Nouveaux objets. Paris, 1974, p. 227

[10][10] J. Le Goff : Le climat. In : Faire de l´histoire. III : Nouveaux objets. Paris, 1978, p. 27

[11][11]  Citation du cinéaste C. Marker dans : M. Ferro : Le film. In : Faire de l´histoire. III. Nouveaux objets, p. 333

[12][12] M. Ferro  réalise son approche dans l´émission « L´histoire parallèle » sur la chaîne franco-allemande ARTE

[13][13] Cf. R. Chantier/D. Roche : Le livre. In : Faire de l´histoire. III. Nouveaux objets. Gallimard, Paris, 1974, p. 157 ff.

[14][14] ibid. p.179 ff.

[15][15] Cf. Guy Bois : Marxisme et nouvelle histoire. In J. Le Goff (dir.) : La Nouvelle Histoire. Paris, 1978, p.270 ff.

[16][16] Cf. F. Dosse : L´histoire en miettes. Des « Annales » à la « nouvelle histoire ». Paris, 1986

[17][17] H. Martin : L´histoire nouvelle héritière de l'école des « Annales ». In : G. Bourdé/H. Martin : Les écoles historiques. Paris 1997, p. 270

[18][18] J. Le Goff inspire la collection « Ethnologie historique » chez Flammarion et animaient  une émission radio (« Les lundis de l´histoire »), P. Nora dirige la collection « Bibliothèques des Histoires » chez Gallimard, M Ferro dirige « l´histoire parallèle » sur ARTE