Peter Gaida

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La III. République et la laïcisation de l’école

 

La dichotomie d’une école publique et privée a souvent suscité des vifs débats dans la société française. Au cœur du débat demeure toujours la laïcité de l’école. Ses origines se trouvent dans la Troisième République (1871-1940) qui impose une nouvelle législation pour mettre terme à une longue tradition française d’une forte influence catholique dans l´instruction nationale.

La III. République, succédant à l’empire suite de la défaite française sous Napoléon III. contre l´Allemagne, adopte en 1875 une nouvelle constitution qui introduisait un régime parlementaire au suffrage universel, avec un président de l'état comme exécutive, et deux chambres de députés comme législative. Deux ans plus tard, les élections pour l´Assemblée nationale sont emportées par les républicains qui forment un gouvernement avec Jules Ferry comme ministre de l´éducation nationale.

Avec son engagement, nourri d’une nouvelle idéologie dite «positiviste», une nouvelle politique scolaire met terme à la dominance de l´église catholique dans l´instruction nationale. Au fuir et à mesure, les congrégations sont écartées de l´enseignement primaire et remplacés par un corps d´instituteurs laïc dans une école publique gratuite, obligatoire et laïque.

Ainsi, l’idée de la laïcité de l’état, présente depuis la Révolution, s´installe dans le débat politique et nourrit la réflexion philosophique. Mais avant tout, grâce à la volonté d’une poignée d’hommes déterminés et volontaristes, la laïcité sera enracinée dans la conscience collective de la société française.

 

La III. République et  la laïcisation  de l'école

 L’école primaire depuis la Révolution

Après la Révolution de 1789, la gratuité, l´obligation et la laïcité de l´enseignement apparaissent pour la première fois dans la législation française, mais les autorités révolutionnaires ne disposent pas de moyens suffisants pour les appliquer.[1][1]

C’est uniquement en 1833 que la loi Guizot fait de l´obligation imposée aux communes une réalité effective. L’article premier prévoit une instruction morale et religieuse, mais elle demeure facultative pour les pères de famille. Le contrôle demeure dans les mains de notables locaux. Une gratuité partielle est installée avec une liste des enfants admis gratuitement. En même temps, la loi Guizot rend l’école libre et, par conséquent, ouverte pour toutes les initiatives de groupes laïques et religieux.

Sous l’empire, la loi Falloux (mars 1850) impose une administration départementale pour la nomination des instituteurs. De plus, elle introduise des religieux dans le conseil supérieur de l´instruction publique, l´enseignement reste donc moral et religieux, sans droit du père de famille d´empecher son enfant d´assister à l´enseignement religieux.  

Ce cadre administratif doit faire face à une inégalité géographique et du sexe. La scolarisation touche surtout les garçons et un clivage sud-nord se traduisait par une alphabétisation plus élevés dans le nord que dans le « sud-ouest retardataire ». [2][2]  Encore plus important, la loi Falloux essaye de développer l´enseignement congréganiste en facilitant l´accès de congrégations à l’école. C’est un esprit clérical et réactionnaire, qui aboutit dans la loi Falloux, visant avant tout à de donner à l´église les grands pouvoirs sur l´enseignement.

Au début de la III. République, les congrégations catholiques couvre donc une bonne part de l´enseignement française avec un peu près 30% des écoles primaires. Les maîtres de l’école demeurent soit des religieux soit des personnes soumises à l’autorité de la paroisse. Dans des classes des filles, uniquement 3.000 sur 19.000 institutrices sont des laïques. En tout, sur 110.000 instituteurs, 47.000 sont des religieux.

En ce qui concerne les élèves, la situation suscite particulièrement l’intérêt du gouvernement républicain. Bien que la loi de 1833 ait rendu l’école gratuite, on constate une faible fréquentation des établissements scolaires. Un grand nombre d’élèves quittent l’école en printemps pour les travaux des champs. Bref, l´analphabétisme règne, et 25 % des mariés signent encore d´un croix l´acte d’état civil. Alors, la nouvelle République met la main sur l´enseignement et s´engage à imposer un nouveau cadre administratif.

 

Les lois scolaires de Jules Ferry

A début de la III. République, l´enseignement nationale suscite un débat public et une prise en compte d´un changement nécessaire. D’abord, la défaite militaire de Sedan en 1870 provoque une recherche des raisons pour la victoire allemande. La cause en devient la supériorité du système éducatif allemand, on constate « la victoire du maître d´école allemand » sur la France. [3][3]  

Ensuite, un véritable mouvement social s´établit et fait pression sur la politique. En 1866, « une ligue de l´enseignement » voit le jour autour du professeur Jean Macé  qui rassemble plus qu’un million de signatures pour l´institution d´un enseignement primaire gratuit, obligatoire et laïque, apportés encore un vain à l´Assemblée nationale en juin 1872.  Il faut le poids des protagonistes bourgeois comme Jules Ferry et Paul Bert qui, une fois au pouvoir, réalisent un changement profond désiré par la population.

Dans les années quatre-vingts, après l´institution de la république, la situation d’une dominance congréganiste de l´instruction nationale est jugée insupportable par les républicains et fait l’objet de la politique du gouvernement républicain arrivé au pouvoir en août 1881. Avec l´engagement du ministre de l´instruction Jules Ferry, franc-maçon et « positiviste », la sécularisation de l´enseignement visant d´éloigner l´église catholique, est mise en œuvre.

Jules Ferry et ses collaborateurs [4][4] engagent ce projet politique par plusieurs étapes: d’abord, ils écartent les congrégations non autorisées de toute participation à l´enseignement public ou privé, notamment les Jésuites, par la demande d´un brevet de capacité pour les enseignants (décret en juin 1882). Le même jour, ils font passés une loi qui rende l’école primaire gratuite. Après, avec la majorité républicaine dans le Sénat, acquise en août 1882, ils établissent une loi qui rende l’école primaire obligatoire et laïque. Finalement, en 1886, on complète la sécularisation par une loi qui confie l’école primaire exclusivement à un personnel laïque.

Toutes les lois proposées sont vivement discutées. Pour les partisans du projet législative, plusieurs arguments parlent en faveur de la gratuité: Primo, elle est déjà établit dans plusieurs pays européennes, notamment en Prusse. Secundo, , »la gratuité  est favorable à l’unité sociale », constate Ferry, et l´enseignement primaire est un droit qui ne se paie pas, expliquent les républicains.

La droite réplique en faisant apparaître la gratuité comme une injustice : les citoyens pauvres payent ainsi pour les plus aisés, donc, l’école publique ne sera pas gratuite, désormais, la tache revient au contribuable. Le débat est axé sur le droit du père de la libre conscience. Face à un intérêt de l’état, il n’est impossible de créer, derrière une obligation, « un droit de contrainte » contre les pères. Alors, Jules Ferry prend recours juridique au code civil. Pour lui, la loi ne limite pas les droits du père mais élargisse le droit de l’enfant. Désormais, « une âme et une cœur qu’il faut élever » sont prises en compte. [5][5]

Au cœur du débat demeure la laïcité, cachée derrière « l´instruction civique ». Dans le premier article de la loi de 1883, la notion « instruction religieuse » est remplacée par « instruction civique ». Le catéchisme est mis en dehors de l’école, avec une journée libre prévue pour l´enseignement religieux, soit par la famille soit par l´église. En revanche, des nouvelles matières comme l’histoire et la géographie française, mais aussi des sciences naturelles, des travaux pratiques et des arts sont introduits. Pour assurer un niveau égal de l´enseignement primaire, l’article six introduit un certificat de l’école après un examen public, une mesure qui oblige les écoles privées d´enseigner davantage les matières non-religieuses.

 
Une société déchirée    

Ces mesures représentent une violente attaque contre la base de l´enseignement, la morale religieuse. Les républicains interprètent la laïcité de l’école primaire comme la suite de la sécularisation des institutions  commencée par la Révolution de 1789. Pour Paul Bert, la laïcité préserve « la paix publique » en séparant la foi de la science. En ce qui concerne la morale, elle existe « sans le support de la religion ».  Cependant, les républicains n´écartent guère en bloc la religion omniprésente, pour certains, plus modeste que le radical Bert, c’est plutôt le cléricalisme, devenu une force à l’intérieur de l’état, qu’il faut repousser dans la vie privée.

L’opposition conservatrice à la loi voit dans le système traditionnel, s´appuyant sur les congrégations, « une satisfaction générale ». Au-delà de la pratique scolaire, la religion catholique à l’époque représente une doctrine politique et sociale, qui implique une règle de vie et une morale.

Deux idéologies s´opposent au point de déchirer la société, mais finalement, les républicains l´emportent. Les lois, imposées par la majorité républicaine dans la chambre et au sénat, suscitent des réactions violentes de la population catholique culminant dans une véritable crise d’état. D´un seul coup, les congrégations se retrouvent exclues du l´enseignement public. Dans les écoles privées, elles sont obligées de prouver la capacité du personnel. L´enseignement primaire, assuré d’un tiers par les congrégations avant les « lois scolaires de Ferry », devient une affaire d’état. Avec les personnels non autorisés écartés et les contenus religieux sortis de l’école, Ferry arrache au pouvoir de l´église une part des ses acquis historiques et suscite des réactions violentes de l´église.

La rentrée de 1883 après la nouvelle législation est entourée d’une polémique dans la presse. Des mouvements sociaux de droite commencent à défendre leurs intérêts. Les catholiques du nord se réunissent et demandent aux parents de faire „la grève scolaire“, la lutte contre les lois devient « la dixième croisade ». [6][6]  

Le 31. mars 1884, les députés de la droite publient une déclaration appelant aux chrétiens de rien accepter de la législation, contraire à la « liberté religieuse ». Ensuite, les nouveaux manuels scolaires sont mis en Index par le Vatican. Le clergé français diffuse l´index sans autorisation de l’état, et menace de l´exclusion les adhérents des nouveaux manuels. Des excommunications et des destructions de manuels suivent, et uniquement une fameuse lettre de Jules Ferry aux instituteurs calme les esprits.

Dans cette lettre, Ferry précise les devoirs des instituteurs, étant auxiliaire du père de famille, de ne pas être « ni théologue ni philosophe », mais seulement « aider à bien élever les enfants ». C’est grâce à  sa modération exprimée et une application des lois amorcée que la crise ne prend pas forme d´un conflit ouvert.  

Malgré cette opposition politique et sociale, la loi du 28. mars 1882 devient l´acte fondamental pour la sécularisation de l’école primaire. Bien que l’application de ces lois se fasse que lentement  faute du personnel laïque disponible, l´initiative de Ferry, nourri d’une nouvelle idéologie, marque une première étape vers la séparation de l´église et de l’état en 1905.

 

Une nouvelle idéologie

Le fond de ce changement politique vers une école laïque se trouve dans une nouvelle idéologie comme base de la pensée chez certaines élites politiques. Ses origines provient d’une nouvelle vue scientifique de la société: la vue spirituelle traditionnelle est remplacée par une philosophie laïque basée sur les théories dites « positivistes » d´Auguste Comte, le fondateur de la sociologie moderne.

Dans sa théorie de «trois stades de l´humanité», l’état dans l´histoire a passé le stades « théologique » et « métaphysique » pour arriver à un « stade positif », dans lequel la société devient une réalité scientifique abordable par les faits observés. Ces faits dits « positifs » constituent la base d’une science de la société, la sociologie, qui fournit les moyens pour la définition des lois sociales. C’est à partir de cette science sociale qu’une politique doit s´orienter pour Comte.

Suite de cette pensée, les républicains considèrent la foi comme une affaire privée, selon eux, l´église doit être écartée des domaines jugées publiques. En conséquence, les cléricaux doivent être écartés de l’école publique pour céder la place à un corps d´instituteurs représentant l’état laïc et enseignant les valeurs de la République issues de cette nouvelle pensée.

La nouvelle pensée laïque, la branche politique du positivisme, s´oppose à la pensée royaliste et révolutionnaire en même temps. Dans sa logique, la révolution a déclenché un nouvel âge de la légitimité politique fondé sur la liberté de l´individu. Alors, il faut réintégrer l´individu libéré de nouveau dans le corps social. Tel est le paris de la pensée politique d´Auguste Comte.

Son positivisme nourri d´un regard sur l´histoire rejette ainsi le droit devin et la métaphysique révolutionnaire au même temps. La légitimité politique par le droit devin, le «stade théologique » de l´humanité, corresponde à une période d´histoire qui pour Comte a trouvé son terme avec la révolution en 1789. A partir de là, la légitimité politique retrouve sa source dans la métaphysique d´un droit universel, exprimé dans la déclaration des droits de l´homme. Pourtant, les libertés acquises depuis 1789 menacent les liens organiques d’une société au point de la déchirer. Alors, maintenant, Comte propose de passer au troisième stade «positif», qui permet de réorganiser la société par l´observation, la création de lois et leur application dans une politique expérimentale.

Ainsi, la politique de l´éducation devient le champs d´expérimentation par excellence. Ces acteurs, largement influencés par le positivisme mettent terme à une tradition française d’une idéologie catholique prépondérante.

 

Conclusion

Les lois de Jules Ferry ont profondément changé la conception de l´instruction et, par conséquent, la conscience enseignée dans les écoles publiques. Avec l´enseignement  civique, une conscience nationale acquise à l’école primaire est enracinée dans toutes les couches sociales, sans qu’une vue spirituelle soit interdite. Seulement, l’influence de l´église est sortie de l’école primaire, la religion devient une affaire privée et secondaire pour la formation de base.

A partir de ces lois, les pères auront le choix entre deux idéologies enseignées à l’école primaire. D’une part, une école publique, avec des instituteurs renforcés dans leur liberté de conscience et soutenus par une pédagogie laïque, de l’autre un secteur privé, avec une instruction libre (de l’état) du caractère religieux mais encadrée par des lois. L’état commence à établir un contrepoids à l´église omniprésent dans la société française à la fin du 19e siècle, d’abord dans l´enseignement primaire, ensuite au niveau national avec la séparation de l´église et de l’état en 1905.

Avec Jules Ferry, l’école primaire devient le berceau d’une conscience nationale. Avant d´en prendre conscience d’être catholique et d´appartenir à l´église catholique - faits déploré par Paul Bert - les générations futures prendront conscience d’être citoyens français et d´appartenir à la République. Ainsi, le positivisme de Comte porte ses fruits dans un domaine clé, l´instruction nationale, et garanti en même temps la stabilité et l’avenir de la nouvelle république pour plus qu'un demi-siècle.

Bibliographie

Paul BOUJU/Henri DUBOIS: La troisième République. Coll.“ Que sais-je?“ Paris PUF 1996

Dimitri DEMNARD/Dominique FOURMENT: Dictionnaire d´ histoire de l´enseignement. Edition universitaire Jean-Pierre Delargue 1981.

Charles FOURRIER: L´enseignement français de 1789 à 1945. Paris 1965

Antoine PROST: Histoire de l´enseignement en France 1800-1976. Paris Colin 1968

Maurice GONTARD: L´oeuvre scolaire de la troisième République. Publié par l´Académie de Toulouse 1976

Antoine LEON: Histoire de l´enseignement en France. Coll.“ Que sais-je?“ 8e éd. 1995. P.U.F

Pierre GIOLITTO: Histoire de l´enseignement primaire au XIX. siècle. Paris 1985. Nathan

Liliane MAURY: Les origines de l’école laïque en France. Coll. „Que sais-je?“ Paris PUF 1996

Guy HAARSCHER: La laïcité. Coll. „Que sais-je?“ Paris 1996. PUF

Mona OZOUF: L´Ecole, L´Eglise et la République. Paris Edition Cana 1982.

- : Pourquoi l’école de Jules Ferry devise la France. Entretien dans: l´histoire No. 130, Février 1990, p.48-53

Pierre BOURETZ : « D´Auguste Comte au positivisme républicain ». Dans : Pascal ORY (sous la direction de) : Nouvelle histoire des idées politiques. Paris Hachette 1987, p. 300-311

 

Document : extrait de la loi du 28 mars 1882

Article premier

L´enseignement primaire comprend: - l´instruction morale et civique; - la lecture et l´écriture;  - la langue et les éléments de la littérature française; - la géographie, particulièrement celle de la France; - l’histoire, particulièrement celle de la France jusqu’à nos jours; - quelques notions usuelles de droit et d´économie politique; - les éléments des sciences naturelles, physiques et mathématiques; leurs applications à l´agriculture, à l´hygiène, aux arts industriels, travaux manuels et usage des outils des principaux métiers; - les éléments du dessin, du modelage et de la musique; - la gymnastique; - pour les garçons, les exercices militaires; - pour les filles, les travaux à l´aiguille (...)

 

Art. 2

Les écoles primaires publiques vaqueront un jour par semaine, en outre du dimanche, afin de permettre aux parents de faire donner, s’ils le désirent, à  leurs enfants l´instruction religieuse en dehors des édifices scolaires.

Art. 4  

L´instruction primaire est obligatoire pour les enfants des deux sexes de six ans révolus; elle peut être donner soit dans les établissements primaire ou secondaire, soit dans des écoles publiques ou libres, soit dans les familles par le père de famille lui-même ou par toute personne qu’il aura choisie.

Art. 6

Il est institué un certificat d´études primaires; il est décerné après un examen public auquel pourront se présenter les enfants dès l’âge de 11 ans.(...)

 


[1] [1]   Antoine Prost: Histoire de l´enseignement en France 1800-1967. Paris. Colin 1968. p. 90

[2] [2]    Mona Ozouf dans: L´Histoire No. 130, Février 1990, p. 49

[3] [3]    Charles Fourrier:  L´enseignement en France de 1789 à 1945.  Paris 1965 , p.181

[4] [4]    Le cercle autour de Ferry se compose essentiellement des gens concernés par la question: Paul Bert, président de la commission parlementaire   concernant l´instruction, Ferdinand Buisson, directeur de l´enseignement primaire, Jules Steeg, inspecteur de l´enseignement primaire, Felix Pécaut, directeur de l’école normale d´institutrices.

[5] [5]   idem, p. 197

[6] [6]    Maurice Gontard: L'œuvre scolaire de la troisième République. Publié par l´Académie de Toulouse 1976. p. 97