Peter GAIDA

 

 

"Saatkorn verstreut in die Winde.

Wissen wer immer es finde."

(Norbert Elias)

 

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Nouvelles recherches sur la collaboration économique 1940 - 1944:

« Industriels et banquiers sous l´occupation » de Annie LACROIX-RIZ

 

1. Introduction 

Devant la multitude d´études françaises traitant la Deuxième Guerre mondiale, le sujet de la collaboration économique a longtemps été laissé en friche. A part des bilans globaux, les manuels de l´histoire fournissent peu de renseignements sur les activités économiques de la France occupée. La première étude de la vie économique pendant la guerre d´A. Sauvy parlait encore d´une « cohabitation », P. Ory constatait que la collaboration restait encore un « tabou », J.-P. Azéma déplorait qu´elle avait laissée que des « traces fugitives », seul Y. Durand évoquait explicitement la collaboration économique tout en restant incapable de mesurer le « zèle mis ».[1]

Manque d´accès aux archives, de statistiques officielles ou d´intérêt pour un sujet difficile à cerner, il fallait attendre plus de cinquante ans pour que la collaboration économique soit l´objet d´une étude approfondie par une spécialiste marxiste déclarée, et, en conséquence en marge dans l’historiographie. Après vingt ans de recherches, privée d´une publication d´extraits dans le journal DEBAT, l´ouvrage de Annie Lacroix-Riz s´apprête de combler un manque important dans l´historiographie française : l´analyse du comportement des élites économiques - les banquiers et les industriels – pendant l´occupation allemande. [2]

Méthodologie et sources

En première partie, l´auteur, professeur à l´université de Paris, s´interroge sur les concepts et les sources concernant la recherche sur la collaboration économique en France pendant la Seconde guerre mondiale. Pendant longtemps, l´historiographie française sur la collaboration économique a été dominé par une opposition « collaboration - résistance », divisant ainsi également le comportement du patronat en deux camps : d´une part ceux qui suivaient « l´appât du gain », d´autre part ceux qui exécutaient seulement la « logique de gestion » en temps de guerre.  

Ensuite, on a cherché à dépasser cette dialectique par des nouvelles approches tentant d’analyser les relations économiques entre la France et l´Allemagne en tant que tels, avec en tête la spécificité d´une période de guerre. Mais pour A. Lacroix-Riz, ni l´un, ni l´autre ont su établir une véritable histoire économique de la France pendant la guerre, car jusqu´à présent, les études se fondées rarement sur les archives, plus souvent, des témoignages des anciens dirigeants faisant office des sources.

De plus, certains études - comme celle du cas Renault – sont basées uniquement sur des témoignages du grand patronat, qui, rejetant toute responsabilité, désignaient l´Etat français de Vichy coupable de la collaboration avec le Reich. Ainsi, au cours des années, l´image d´un régime incapable de négocier fermement avec le Reich présentait le patronat français en tant que « proie facile », seulement occupé de préserver l´économie avec une gestion minimale en temps de crise.

Or, pour Lacroix-Riz, ce clivage entre résistants et collaborateurs n´existe pas, car le patronat ne se posaient pas cette question. Donc, le but de l´étude de l´histoire de la collaboration ne consiste de trier les bons des mauvais patrons, mais doit - primo - établir les faits en tant que tels, basée sur les sources principales, les archives, et – secundo - tenter une interprétation critique de son comportement face à l´occupant. Ceci est le but de l´ouvrage, fondé presque exclusivement sur des documents d´archives allemandes.

Les sources françaises consultées conservés aux Archives Nationales, se classent pour l´auteur en trois catégories :  la documentation « à décharge », la documentation « à charge »  et son traitement par la CNIE (« commission interprofessionnelle d´épuration »). La documentation « à décharge » a été présentée par les entreprises eux-mêmes, contenant peu d´originaux et se bornant à des « mémoires de défense », rédigés par des avocats. La documentation « à charge » - les courriers de l´occupation -, est peu nombreuse, compte peu d´accusation et concerne surtout des affaires sociales, p. ex. des plaintes d´ouvriers sur le STO ou des délations. Finalement, la documentation des procès devant la CNIE contraste entre charge et décharge, suivant ainsi l´évolution de l´épuration en France : Au début, elle est fondée sur des témoignages accablants pour les entreprises, mais à partir de printemps 1947, elle se base sur les autodéfenses des entreprises.

Face à cette documentation française, l´auteur s´appuie sur les originaux des archives allemandes des Archives Nationales (dit du « Majestic »), largement cités dans le texte en point de constituer l´ouvrage. Au contraire des études précédentes, purement françaises, Annie Lacroix-Riz peut ainsi comparer les sources françaises aux sources allemandes, démontrer la vraie ampleur de la collaboration et analyser le comportement du grand capital en France.

Quant au rôle du régime de Vichy, l´étude se positionne fermement contre l´image d´un gouvernement « bouc émissaire » pour la collaboration économique crées depuis la libération. Pour Lacroix-Riz, l´Etat français de Vichy n´était guère plus qu´une « courroie de transmission », avec une tendance à la capitulation face à la collaboration privée. La collaboration privée n´était ni sollicitée ni contrôlée par l´état, et son concept des contreparties en échange des livraisons françaises au Reich restait « mort dans l´œuf ».

Bien que n´étant pas une nouveauté de l´occupation, pour Lacroix-Riz, l´état vichyssois fut largement dominé par les classes qui dirigent la société, c´est-à-dire le capital, et le gouvernement fut envahi par des industriels ou banquiers. Mais ce qui reste, c´est la « liberté fantastique » crée par Vichy pour le capital en balayant les obstacles comme les partis, les syndicats et le parlement. Ainsi, le rôle de Vichy se résume dans la création de ce cadre législatif, dans la politique économique, le régime fut simplement devancé par la collaboration privée.

Quant au lien état/capital, elle pose de plus la question d´une récupération de l´état par des nouveaux liens, illustrés par la thèse d´une « synarchie ». Selon des sources allemandes de l´époque, des fonctionnaires issus de la droite réactionnaire d´avant-guerre et financés par certains banques auraient crées un véritable réseau, la « synergie Worms ». Issu du comité secret d´action révolutionnaire (CSAR), surnommée « la Cagoule », ce groupe anticommuniste, antiparlementaire et antisémite sous l´égide de la banque Worms plaçait ses membres à Vichy afin d´assurer une politique d´extrême droite et d´organiser la collaboration avec l´occupant.

Parmi eux, des grands patrons français, des membres des « deux cents grandes familles » et des fonctionnaires aux postes clés : Jean Bichelonne, ministre de la Production Industrielle, François Lehideux, « délégué spécial pour la main-d’œuvre » et chef de Renault, puis Pierre Pecheu, grand industriel et en bonne relation avec Hermann Göring. Selon des rapports des hauts dignitaires allemands en France (Michel et Knochen), le « groupe Worms aurait investi la France », « étant d´accord avec le programme économique du Reich », et cherchant à trouver une « entente avec l´Allemagne sur la production industrielle ». A croire les témoignages allemands, un complot d´un groupe secret de décideurs économiques privés et étatiques n´est guère un « mythe » d´une historiographie peu sérieuse, mais une piste future pour l´ensemble de la recherche sur Vichy.

La situation économique dans l´entre-deux-guerres

Pour mieux comprendre le comportement des élites économiques pendant l´occupation, il est nécessaire d´esquisser brièvement le contexte économique d´avant-guerre. La collaboration ne s´explique par une volte-face d´une élite, mais par un processus historique d´approchement des économies les deux rives du Rhin. Après la Première guerre mondiale, les élites économiques françaises ont vite constaté que la France ne pouvait rester isolée face à une Europe en pleine réorganisation économique : un approchement à l´Allemagne en pleine reconstruction s´imposait. La surproduction pendant la transition vers une économie de paix imposait des ménagements, donc la reprise des contacts d´avant-guerre.

Un rôle clé du renouveau des relations commerciales franco-allemandes jouait un groupe puissant de l´industrie française de l´acier, aboutissant en septembre 1926 dans un « cartel international de l´acier ». Autres branches empruntaient la même voie, comme Rhône-Poulenc avec la  Deutsche Kunstseide  en 1927, la chimie française avec le géant de la chimie allemande, IG Farben, créant en 1929 une société mixte ; ou l´entreprise de bâtiment Camperon avec l´entreprise allemande Julius Berger, contact noué par l´intermédiaire de Fritz Todt, futur chef de l´importante l´organisation nazie du bâtiment.

Même situation dans le secteur bancaire : la BRI (« banque des règlements internationales »), successeur des paiements des réparations allemandes et contrôlée par des banques françaises (Banque de France et Paribas), détenait le contrôle sur les crédits pour la Reichsbank et poursuivait une politique d´apaisement des relations économiques.

L´ère hitlérienne à partir de 1933 compliquait les relations et renforçaient le caractère clandestin des ces nombreuses coopérations. Des contrats plus opaques, des fondations des sociétés en terre neutre - la Suisse -,  et le recours à des hommes de paille couvraient la continuité des livraisons françaises vers l´Allemagne, par fois via la Suisse.

Mais d´une manière générale, l´Allemagne demeurait un débouché important pour la production industrielle de l´économie française. De plus, les patrons négociaient avec ses homologues allemands sur les liaisons jusqu´en été 1939: par exemple, le Comptoir des phosphates français négociait avec la Metallgeschaft sur les livraisons provenant des colonies ; l´aéronautique français, pourtant nationalisé, préparait à la veille de la guerre des livraisons à Junkers via une entreprise écran en Suisse : Seul l´intervention du ministère de l´Air a bloqué l´aboutissement.

Même situation pour les banques : après l´Anschluss de l´Autriche et l´occupation de la Tchécoslovaquie, la BRI cédait aux demandes des banques nationales des ces deux pays de verser leurs réserves stockées en Suisse sur les comptes de la Reichsbank, alors qu´elle refusait faire pareil pour les réserves des banques nationales baltes suite à une demande de l´URSS. 

Mais les raisons de la coopérations franco-allemandes d´avant-guerre ne résident pas seulement dans l´intérêt purement commercial, elles se révèlent également motivés par une arrière-pensée politiques d´un patronat, selon Lacroix-Riz, « hyper-politique ». L´expérience patronale du Front populaire et de la lutte des classes en France dans les années trente les a poussaient de s´activer contre « l´ennemi intérieur », le monde ouvrier en générale et le parti communiste en particulier, en créant des sociétés à des fins politiques et propagandistes.

En 1936, une « société centrale de l´industrie et du commerce », finançait par tous les secteurs importants de l´industrie, servait comme intermédiaire pour le financement des partis d´extrême droite ; en 1937, un « centre de documentation » patronale servait à l´étude du mouvement politique dans le pays ; la même année, une « agence nationale d´information de presse et de documentation politique », alimenté par des poids lourds (Michelin, Renault, Saint Gobain, etc.) fut crée afin de mieux défendre les intérêts patronaux. Les buts communs de tous ces organismes fut la création des conditions économiques plus favorables, - selon Lacroix-Riz calqué sur le modèle allemand - d´une réduction des salaires et d´une augmentation du temps de travail : la récupération du « terrain perdu ».

Quant à la référence des élites françaises au modèle allemand, rien l´illustre mieux que l´expression du patron Georges Lang, ami de Laval et d´Abetz et protecteur du parti d´extrême droite PPF : « Hitler viendra mettre de l´ordre en France ». Animé par un tel état d´esprit, les élites économiques prenait la défaite en 1940 d´un « cour léger ». Selon un mot de R. Paxton, le patronat donnait le priorité à « l´ennemi intérieur sur l´ennemi extérieur ».

Quant à la nature de « l´ennemi extérieur », le doute s´installe :  dans le deuxième semestre 1940, les grands industriels et financiers français n´accueillaient pas des fonctionnaires ennemis, mais des pairs commerciaux sous uniforme allemand ; on pouvait donc passer sans transition aux affaires communes. Jusqu´à la fin 1940, la documentation révèle la hâte française de la reprise des contacts, anciens et nouveaux, poussé parfois jusqu´à « se rouler aux pieds du vainqueur », alors que coté allemand, les industriels et banquiers sous uniforme en position forte, songeait à laisser ses pairs « mijoter dans le jus ».

Le contact entre industriels français et les différents départements économiques du MBF fut immédiat et nombreux: l´exemple de la société chimique Kuhlmann le pousse à l´extrême, avec sa demande d´assister aux entretiens de la commission d´armistice à Wiesbaden, alors préoccupée uniquement par des questions d´ordre générale. L´empressement de Kuhlmann, aboutissant à la création bien étudiée de la société mixte FRANCOLOR, démontre bien la stratégie du patronat : l´Allemagne gagnera la guerre et l´économie européenne se fera sous la direction allemande. Donc, il fallait le plus vite possible « hurler avec les loups ».

Mais ce début de la collaboration avec l´occupant démontre un autre comportement peu connu: le zèle du milieu économique en ce qui concerne la récupération des sociétés juives. Préparé par la législation vichyssoise et allemande anti-juive avec l´épuration des dirigeants juifs dans l´économie française, une « surenchère » des affaires et des postes juifs poussait les milieux économiques à accéder aux nouveaux postes d´ « administrateur provisoire », attribué par les autorités allemandes. Des nombreuses propositions - accompagnées sagement par des CV -, arrivaient auprès du MBF, et des nombreuses banques, dont la maison Rothschild, fut désormais administrées par des banques françaises « aryennes ».

Même situation pour les entreprises : des sociétés juives du textile, du coton, les grands magasins (Galeries Lafayette) et autres passaient ainsi sous contrôle de leurs concurrents non-juifs. Ces nominations (« Bestallungen ») des administrateurs provisoires ne se limitaient qu´aux affaires sous charge du MBF et touchaient également les affaires économiques de la SS, mais la demande - comme en témoigne une lettre -, dépassait largement l´offre. L´impression s´impose que les autorités allemandes appâtaient les milieux économiques en bradant la part juive de l´économie française avant de commencer une véritable collaboration sur plusieurs niveaux.

2. Les différents niveaux de la collaboration économique

La collaboration des industriels et des banquiers français pendant l´occupation a connu des degrés différents: Au court terme, les commandes allemandes constituaient le niveau élémentaire ; ensuite, au moyen terme, suivaient les opérations du partage des marchées dans une « Europe nouvelle » avec la création des cartels ; et finalement, l´entreprise commune en long terme était la création des sociétés mixtes par le mariage des capitaux français et allemands, souvent favorisées par la dépossession des actionnaires juifs.

Les commandes allemandes 1940-1941

Pour l´auteur, il n´est pas question de contester le pillage allemand de la France après l´armistice par l´annexion des territoires, la mainmise sur le Nord, les nombreuses saisies ou les réquisitions. Mais ce qui importe, ce sont les conditions de cette mainmise et surtout les relations entre les occupants et les industriels et banquiers français, car souvent, le pillage des stocks industriels fut le résultat des simples négociations commerciales dès l´été 1940. Il est vrai que l´occupant prévoyait un transfert d´une partie de la production dans les pays occupés pour libérer l´industrie allemande, mais, selon Lacroix-Riz, il n’a nul part obligé les industries et les banques de traiter avec lui. Dans ce processus commercial, le régime de Vichy jouait un rôle mineur, car sa demande des contreparties restait dérisoire, face à la hâte des anciens et nouveaux partenaires économiques à conclure des contacts ensembles, toutes zones et branches confondues.

Les tractations 

Parmi les branches industrielles examinées par l´auteur, les métaux non-ferreux peuvent servir comme exemple : Des l´été 1940, l´Union des industries métallurgiques envoyait des négociateurs  auprès des autorités allemandes pour la reprise de la production : le seul souci demeure le prix. En contreparties, sans que le gouvernement français soit mit au courant, des émissaires allemands visitaient les usines métallurgiques, et les négociations « privées », aboutissaient vers un engagement français de produire à pleine capacité pour un prix croissant. Quant à Vichy, le régime apprend l´existence de ces engagements de la métallurgie française seulement après et par les autorités allemandes. Les industriels ne se préoccupent guère de la politique économique du régime.

Ce genre des négociations ne se limite au secteur métallurgique : en juillet, les industriels du bauxite procèdent de la même façon, proposant à leurs homologues allemands des contrats: une fois de plus, le seul obstacle demeure le prix. Seul la volonté de Vichy de négocier la question du bauxite à la commission de l´armistice à Wiesbaden freinait les tractations et, en conséquence, faisant basculer les prix. Pour l´auteur, la preuve d´une résistance auprès des industriels du bauxite demeure un défi : Ils n´attendaient ni les négociations officielles, et ils ne résistaient non plus à un prix bien inférieur, tandis que le gouvernement aurait pu négocier des prix plus favorables. La volonté du secteur du bauxite à collaborer a devancé la lenteur du régime.

Même situation dans l´industrie de l´essence, du caoutchouc, de la colophane et les peaux. Ce qu´on constate, c´est une tendance générale de l´économie française : Dès la fin 1940, l´étude révèle la même procédure pour la chimie, l´alimentation, les constructeurs des locomotives et des automobiles, tous les secteurs de la métallurgie, les mines, le textile, le papier, le bâtiment, etc., renouvellent souvent des contrats d´avant-guerre. Cette multitude de tractations privées rendaient un contrôle gouvernemental quasi-impossible, et le gouvernement n´avait qu´à donner son accord à posteriori pour des initiatives privées sans besoin d´un « chaperon » étatique.

Quant aux banques, elles demeurent au début plus réticentes en ce qui concernait une couverture bancaire des commandes exigée par les Allemandes. Ne sachant quel avenir sera réservé à ces contrats, les risques d´une nouvelle guerre n´étaient qu´à couvrir à un prix très fort auprès des assurances. La percée dans l´attitude des banques fut l´accord franco-allemand sur le clearing en novembre 1940, le paiement par un nouvel office des Changes, alimenté par les frais d´occupation et garantie par l´état. A partir de là, des nouveaux crédits, des augmentations et des cautions fut abondement accordés aux entreprises livrant dans le Reich. La confiance dans la collaboration s´installait par la suite à un tel point qu´en 1944, la BNCI (« Banque nationale du commerce et de l´industrie ») accordait une caution en blanc pour la commande de l´organisation Todt, avec un montant à remplir par l´entreprise.

Dans le souci d´exercer un contrôle sur les tractations, Vichy tentait en vain d´utiliser les nouveaux comités d´organisation (CO) de l´économie. Crée par le régime, ils ont vite étés récupérés par l´administration allemande qui replaçaient les dirigeants trop préoccupés avec un contrôle administratif par des industriels français favorables à des contacts directs. Comme effet secondaire, les organismes privés de l´économie allemand trouvaient dans les CO également un intermédiaire pour des branches moins concentrées et donc plus difficilement à contacter. Quant au entreprises françaises, elles disposaient par les CO d´un porte-parole faisant pression sur Vichy de supprimer toute formalité d´autorisation qui freinait les tractations. Selon une circulaire du CO de la métallurgie, le seul contrôle à envisager devait être le maintien des prix à un niveau avant-guerre afin d´assurer des profits.

Enfin, face aux contacts directs en zone occupée, la collaboration privée en zone non-occupée (ZNO) cherchait également à rompre les digues administratives. En juin 1941, les industriels marseillais exprimaient leur « souhait vif » de rentrer en contact avec des représentants du commerce allemand, et en juillet, le MBF réagissait - après l´accord de Vichy - en installant un « Centre en France des organisations économiques allemandes » à Lyon, suivi d´une participation allemande à la Foire de Lyon. En fin compte, la pénétration allemande en zone non-occupée ne fut imposée par le Reich, mais sollicité par les industriels défavorisés par leur implantation hors zone occupée.

 « L´ère de gloire »

Le début 1941 marquait une nouvelle étape dans la collaboration économique. Vichy, incapable de recenser les contrats privés et n´exerçant aucune pression sur les industries, fut volontairement impliqué dans les affaires privées en tant que « couverture » étatique.  Face à des accusations prévisibles après la guerre, les tractations ont eu recours à la signature de régime afin de pouvoir se décharger de la responsabilité sur un état faible : les élites économiques  préparaient l´avenir post-allemand, sachant que le régime sera l´accusé principal à l´heure de la libération.

Cependant, les tractations prenaient de l´ampleur. Au cours de l´occupation, un grand nombre de branches travaillaient à cent percent pour le Reich et le marché français fut anéanti. Dans l´aéronautique, les entreprises participaient à la construction des avions de guerre, officiellement déclarés « avions d´entraînement », et beaucoup d´avions participants à l´attaque contre l´URSS, ont étés construits en France. En coopération avec le constructeur allemand Messer-schmidt, Renault construisaient des moteurs d´avion, des ailes et autres pièces. Pour le financement, l´occupant installait une antenne de la banque allemande pour l´aéronautique (« Aerobank ») en France afin d´assurer les investisseurs français. Le programme, mettant en marche toutes les usines aériennes françaises en zone occupée et non-occupée, prévoyait des achats allemands de l´ordre de 15 milliards francs.

Parmi les plus grands exportateurs figuraient également l´industrie automobile. Les géants d´automobile participaient à un vaste programme de production des véhicules militaires, destinées au front de l´Est. Selon un rapport allemand du premier avril 1941, Ford, Citroën, Peugeot et Renault construisaient des voitures, des camions et des tanks pour la Wehrmacht. Au total, malgré les bombardements alliés et les sabotages par la résistance, on estimait en 1943 le nombre de véhicules livrés à la Wehrmacht à environ 200 000 poids lourds, ajoutant 180 000 véhicules pour l´organisation Todt, 180 000 tracteurs à des fins militaires et la livraison des pièces pour une somme d´environ de 10 milliards de francs annuellement. Renault jouait sans doute un rôle majeur dans la réalisation de ce programme, fournissant également des pots d´échappement transformés ensuite en bombes incendiaires par la Wehrmacht, ou modifiant des tanks français en tanks allemands. Selon un ouvrier de l´usine Renault à Billancourt, les Allemands étaient « très contents du tank Renault ».

Ce miracle de production automobile fut réalisé grâce aux efforts de la sidérurgie français, travaillant à cent percent pour le Reich. Autre que la fourniture des tôles pour l´industrie automobile françaises et la livraison des matières premières pour l´Allemagne, elle fut impliquée dans la production des plaques de blindage, nécessaire pour la construction des tanks. Les plus gros clients: Reichswerke Hermann Göring, Siemens, Mannesmann, Klöckner. Quant à l’argument de la dépossession de l´industrie sidérurgique en terre annexée (le Nord et l´Est), le doute s´installe : malgré des administrateurs allemands investis dans la branche pour gérer les usines, les Français assuraient eux-mêmes l´administration financière, donc, les profits continuaient d´échoir aux propriétaires.

Dans quelques industries parmi les multiples secteurs produisant de 70 à 100 percent pour le Reich, le fait d´exporter toute la production engendrait une situation difficile voire paradoxe pour la population française : l´industrie des chaussures livrait toute sa production - six millions paires - aux Allemands, au point qu´un réfugiés arrivé à Lisbonne rapportait qu´il était « impossible d´en trouver une seule paire en France » ; dans l´industrie pharmaceutique, un responsable de Rhône-Poulenc constatait qu´au cas d´une épidémie quelconque dans la population en France, « il serait impossible (…) de l´enrayer » ; et dans le textile, secteur durement touché par des fermetures, le « plan Kehrl » prévoyait la livraison des produits d´une valeur de 5 milliards de francs, obligeant par exemple Rhône-Poulenc de rouvrir ses usines fermées depuis les années trente.

Même situation pour le secteur chimique, en particulier pour le gazogène, carburant substituant l´essence devenue rare en Europe d´Hitler. Jusqu´en juin 1944, soixante-dix percent des véhicules en France ont étés transformés en gazogènes, grâce à une construction française des moteurs gazogènes multipliées par trente entre 1939 et 1943. Enfant de banques françaises, cette nouvelle industrie - avec en tête deux sociétés mixtes franco-allemandes -, absorbait quarte-vingt percent de la production du charbon du bois (matière première pour le gazogène), afin d’alimenter les véhicules de la Wehrmacht et de l´organisation Todt.

D´une manière générale, l´industrie chimique fut également largement impliquée dans la production des matières de guerre. A coté des livraisons à cent percent destinée pour l´Allemagne des produits chimiques civiles et militaires, notamment  pour la fabrication des explosifs, l´auteur nourrit également le soupçon d´une éventuelle participation française à la « solution finale » par la production de gaz de guerre, en particulier le « Zyklon B ». Une nouvelle société mixte en France, la « Durferrit-Sofumi », avec un capital initial multiplié au cours des années par 15 et partenaire d´une filiale allemande de l´IG Farben pour la destruction de parasite (« Degesch »), aurait produit du Zyklon B pour Auschwitz. 

Comme preuve, l´étude évoque la coïncidence entre un manque du gaz au moment d´une venue des 750000 Juifs dans le camp d´Auschwitz en printemps 1944, et une forte hausse du chiffre d´affaire de la Durferrit-Sofumi pendant la même période, confirmée par un referant bancaire allemand. Comme preuve, l´étude présente également deux photos, montrant des ouvriers de la Durferrit-Sofumi derrière des boites du Zyklon B, étiquetées soit en français, soit en allemand et portant le nom de la « Degesch ». Face à cette thèse, des recherches approfondies s´imposent, alors que l´usine, située à Villiers Saint-Sépulcre, produit jusqu´aujourd’hui du Zyklon B pour une société américaine.

La création des cartels

Après les tractations au début de l´occupation, l´étape suivante fut la création des cartels. Dans des nombreuses branches, des accords sur le partage du marché en « Europe nouvelle », parfois binationales, parfois multinationales, furent signés par les industriels français.

Déjà en automne 1940, les géants chimiques Kuhlmann et IG Farben, en coopération depuis 1927, résignait un contrat de cartellisation sur des matières colorantes en Europe. Le but final fut le règlement du marché mondial et la protection des prix, afin de ne pas « amener des baisses inutiles ». Le contrat prévoyait l´échange des brevets, des consultations entre techniciens et la création d´une société mixte, la « Francolor ». Les représentants de l´IG Farben exigeaient que Kuhlmann se retire du marché hollandais, en revanche, l´exportation hors portée de l`IG (Mexique, Espagne) fut souhaitée, car, comme l´exprimait un représentant allemand dans des pourparlers avec Kuhlmann, « nous sommes aussi intéressés que vous gagner de l´argent ». Le projet de la Francolor aboutissait un ans plus tard, et l´apparition de cette société mixte à 51 percent allemand sur le marché français engendrait la fermeture de plus de 400 petits entreprises dans le secteur : le cartel franco-allemand assurait Kuhlmann la disparition de sa concurrence.

Même évolution dans la production des textiles artificiels. En décembre 1940, Rhône-Poulenc et un consortium allemand, guidé par l´IG Bayer signaient un accord de cartel afin de grouper la production sous une seule direction. Le contrat, réglant le transfert du développement technique, l´organisation de la vente, la cession des brevets et l´approvisionnement en matières premières, fut signé pour la durée de dix ans. Au cas d´une différence d´opinion, les partenaires s´engageaient soit de trouver une solution « à l´amiable », soit de se soumettre à la décision d´un tribunal. Face à un contrat commercial entre occupant et occupé ayant recours explicite à la justice, on peut s´interroger sur l´argument de défense d´après-guerre des patrons d´un « diktat » allemand.

En janvier 1941, ceci fut également le cas des industries du verre. Selon un procès-verbal entre un consortium allemand et Saint-Gobain  (parmi autres), une convention cherchait à trouver une « collaboration harmonieuse » entre les partenaires et de s´ouvrir aux autres pays européens. La convention signée prévoyait également une entente sur les prix et une division non seulement du marché européen, mais aussi en Afrique du Nord. En octobre 1941, le couple franco-allemand s´associait avec des groupes industriels belges et italiens. Des quotas fixaient la part de chaque participant, seul la Russie fut réservée pour la production allemande.  

Ce genre d´ententes commerciales ne se produisaient uniquement dans l´industrie, mais également dans le commerce et les assurances. Ainsi, les grands magasins français cherchaient une étroite collaboration, signalée par une lettre au MBF du président d´un groupe réunissant tout les grands maisons de France : Galeries Lafayette, Printemps, Nouvelles Galeries (pour ne cité que les plus connus) signaient, après certification d´une direction « bien aryens » parmi ses adhérents, des accords avec les maisons allemandes afin de diriger les échanges commerciaux. Le but fut la légalisation les « commandes allemandes », sans contrepartie réelle, car  les magasins allemands ne livraient rien en France.

De plus, les magasins français ne se faisaient pas priés pour signer les contrats, comme en témoigne le contrat entre le groupe français Samaritaine et Hertie. Signé en juin 1941, il consistait un accord sur une « aide mutuelle », avec la mise en disposition de ses points de vente, récompensé par une rémunération de deux percent sur le prix d´achat. En plus, la Samaritaine convenait de s´efforcer à trouver des marchandises rechercher par Hertie. Cette « échange » se négociait dans le plus grand secret, explicitement mentionnée dans le contrat obligeant les partenaires de «  tenir secret le contenu ». Autres exemples : Karstadt et Le Printemps ; Kaufhof et Galeries Lafayette.  

Quant aux assurances, les biens à partager ne furent pas des marchandises, mais des parts étrangers du marchée, notamment anglaises, représentant dix percent du marché en France. En mai 1941, des assurances françaises et allemandes signaient un accord afin de créer une « couverture en commun de risques dont l´importance dépasse les possibilités nationales ». Mais le nouveau comité mixte, installé pour fixer les primes en commun, fut ensuite le cadre d´une pomme de discorde entre les nouveaux partenaires pour la récupération de la part anglaise. Ayant anticipé les souhaits allemands, les assurances françaises se félicitaient ayant « repris rapidement (…) 50 à 60 percent du portefeuilles anglais », provoquant ainsi de la part du MBF une mise en question de « l´esprit  de la collaboration ». Pour une fois, les assurances françaises, ne cessant d´insister auprès du MBF sur leur « loyauté envers les autorités allemandes » ont devancé ses homologues allemands.

D´une manière générale, la cartellisation donnait à ses bénéficiaires le contrôle sur de secteurs entiers, et engendrait par l´aryanisation  la liquidation de la concurrence. Séduit par une vision de l´Europe sous l´hégémonie nazie, poussée parfois jusqu´à la demande d´une « union douanière européenne », - comme l´exprimait le chef du CO des cuirs -, les entreprises françaises les plus zélés voyaient dans la création des cartels une possibilité d´harmoniser le marché intérieur et de réserver sa part dans le nouveau marché européen.

La cession des titres

A coté de l´intérêt qui représentait le marché français pour le Reich, le capital français détenait également une quantité importante de participations industrielles en Europe, connues et désirées par les services économiques du Reich. La quête allemande de la part français des ressources industrielles en Europe constituait dès l´armistice le troisième niveau de la collaboration, par la cession des titres français placés à l´étranger.

L´occupant arrivait en France avec des plans détaillés pour l´achat des grandes valeurs, seul une liste soumise au MBF mentionnait plus 154 cibles à acquérir. Pour des plus amples renseignements, les grandes maisons bancaires livraient volontairement les renseignements sur les titres de leur clientèle français et juifs. L´Alsace-Lorraine, Le Nord, La Belgique, le Balkan et la Pologne constituaient l´essentiels des participations françaises demandées par l´occupant, et aussi tôt, des négociations furent engagées, comme par exemple pour les sociétés pétrolières en Roumanie, en majorité en main française.

Cette plus grosse affaire fut conclue sans que l´occupant ait eu recours à la pression : Vichy se déclarait d´accord pour l´achat allemand des titres, et l´acquisition pour 1,8 milliards de francs se déroulait par une procédure purement commerciale, l´augmentation du capital de la société, cédant la majorité au groupe allemand acheteur. En échange, les détenteurs français recevaient des participations dans une entreprise allemande, la Deutsche Metallgesellschaft. Cette vente du bijou français sur le Balkan se déroulait sous l´égide du Premier ministre Pierre Laval, largement impliqué dans la cession des titres. Pour une affaire, la vente des ses parts de la compagnie des eaux de Vichy à un aristocrate allemand, Laval touchait une commission d´un million de francs.

Cette cession négociée des titres n´était pas une exception, mais la norme. En Alsace-Lorraine, les banques français cédaient leurs agences à la Commerz Bank, la CIC cédait à la Deutsche Bank quelques crédits régionaux la BNCI vendait ses filiales à la Dresdner Bank ;  et grâce au concours de la Banque de France, des industriels allemands ont pu obtenir des majorités dans des mines charbonnières en Pologne ou dans l´exploitation de l´Azote en Norvège. Ce modèle s´appliquait également aux sociétés d´assurance. L´Urbaine et Seine cédait à l´Allianz son portefeuille en Alsace-Lorraine, accompagnée par la remis d´une liste des ses assurés. L´objectif de cette surenchère des biens en terre occupée ou annexée fut la transformation des pertes en bonne affaire, c´est-à-dire lâcher les titres qui ne porteront plus des fruits ou pour lesquels l´occupant était prêt de payer un bon prix. Apres la guerre, un responsable bancaire confirmait que les prix étaient « considérables, avantageux » : son devoir résidait dans « l´intérêt des actionnaires (…) que le prix soit suffisant pour indemniser les propriétaires des actions » . Auprès du milieu bancaire en France, pour Lacroix-Riz, les Allemands « jouait sur du velours ».

Une fois de plus, le payement des cessions des titres fut assuré par les frais d´occupation, donc par le Trésor. Selon un rapport anglais, un service financier allemand, la « Reichskreditkasse » a ouvert un compte à la Banque de France pour le rachat des titres français en Europe, et le montant des frais d´occupation, fixé à 18 millions de francs par mois, permettait aux Allemands - selon un haut responsable de la Banque de France, « d´acheter la France entière ». Quant à la question des titres en particulier, il confirmait que les Allemands étaient « prêt à les surpayer ». Une quelconque résistance, constatait un responsable économique auprès du MBF, servait uniquement à « préparer le terrain pour le moment ou il s´agira de fixer les prix ».

Selon des sources allemandes, jusqu´à en avril 1942, les cessions des titres français atteignait le montant de 3,5 milliards de francs pour des titres des sociétés en Yougoslavie, en Hongrie, en Pologne, en Belgique ou en Norvège. Parmi la plus grande affaire, les mines de Bor, des sociétés pétrolières, des banques, l´industrie automobile (Skoda), mais également des parts anglaises, administrée par des banques françaises. Autres affaires demeurent mal connues, car sans documentation : une note gaulliste évoque également la cession des titres suisses, suédoises, monégasques, ou l´achat des titres des sociétés Nestlé, SKF, Royal Dutch et Shell.

Un autre volet de la cession négociée des titres consiste l´éviction des actionnaires juifs. Au cadre législatif, instauré par l´occupant et par Vichy, interdisant tout « vente de produit » et bloquant « l´achat des titres juifs », s´ajoutait le zèle de banques de déposséder sa clientèle désormais discréditée. A partir de l´été 1941, les banques appliquaient une règle générale de « justification de la race », avec l´attestation du client d´une non appartenance à la race juive. Au cas contraire, un blocage du compte et une vente des titres fut appliquée, parfois seulement initiée par  l´appartenance du conjoint à la race juive. Cette pratique, prouvée par l´étude pour le Crédit foncier de Paris (CFP), provoquait même un étonnement de l´administration vichyssoise : Dans une lettre, le Commissariat Général des Questions Juives demandait la CFP «  en vertu de quelles ordonnance allemande le CFP pose des questions à ses actionnaires », en constatant plus loin que « toutes les banques ont du agir de même » manière.  

Le sort des titres de la famille Rothschild illustre une situation générale. En vertu de la loi vichyssoise du 23 juillet 1940, la famille fut déchu de la nationalité française et leurs biens confisqués. Ensuite, l´administrateur français des leurs biens sous séquestre, après un constat des valeurs, offrait leurs participations via la Banque de France et des Pays-Bas à la Dresdner Bank. Cette banque allemande, représentant un consortium autour de la IG Farben, était chargée de trouver un « accord amiable » pour l´acquisition. Les actions désirées par la Dresdner Bank furent collectées par des banques françaises, les renseignements nécessaires pour ce ratissage des biens Rothschild en Europe fut fourni par l´administrateur. Dans un rapport, le service d´aryanisations allemand constatait au sujet de Rothschild que l´administrateur français « a correctement travaillé », rendant inutile le classement des biens Rothschild au rang des « biens ennemis ».

Ainsi, les banques furent les maîtres d´ouvrage des aryanisations. Parmi elles, la Banque de l´Union parisienne, la Banque de Paris et des Pays-Bas et la Banque des Pays du Nord allaient plus loin, en créant une nouvelle société avec un capital de cinq millions de francs pour la récupération des titres juifs, la « Omnium français d´études et de participations » (OFEPAR). Son objectif déclaré et soutenu par l´Etat : « l´étude et la reprise éventuelle d´affaires juives ». Sa création fut suivie par l´imposition allemande d´une amende d´un milliard de francs aux Juifs français en décembre 1941, obligeant les juifs de prêter de l´argent ou de vendre leurs titres auprès des banques. Pour les prêts, les banques demandaient un remboursement à des intervalles très courts pour que les Juifs liquident leurs titres. Ceci fut le rôle de la OFEPAR qui achetait jusqu´en mars 1942 des titres pour un montant de 280 millions francs, alors que doté d´un capital de cinq millions. Face à cette disproportion entre capital et achats, le Commissariat Général des Questions Juives supposait que « les fonds nécessaires au paiement de la cession ont été fournis par les banques intéressées ». L´impression s´impose que l´OFEPAR soit étroitement lié à l´amende allemande : avant la pénalisation collective des Juifs par le MBF, les banques avaient déjà crées une structure pour récupérer leurs derniers biens mobiles, les titres.

L´association des capitaux

L´ultime niveau de la collaboration économique avec le Reich fut le mariage des capitaux. Le fonds du Majestic conservent une multitude d´affaires conclues ou en cours, toutes branches confondues. Contrairement à l´image d´un occupant omnipotent, les intérêts économiques allemands en France se heurtaient aux règlements commerciaux, à la législation fiscale et au aryanisations, accordées en priorité aux Français. Donc, il fallait trouver des partenaires, acquérir des participations par des « hommes de paille », et remplacer ainsi le capital juif : la Verdeutschung systématique de l´économie française.

L´exemple le plus connu  - déjà évoquée - fut le mariage entre IG Farben et Kuhlmann pour la création d´une société mixte, la FRANCOLOR. Après des négociations serrées, IG Farben a pu acquérir 51 percent de la nouvelle société pour 800 millions francs. Même évolution pour Rhône-Poulenc, la plus grande entreprise pharmaceutique en France,  associé avec IG Bayer dans une affaire commune, la THERAPLIX. Un autre affaire d´une grande ampleur fut le « plan Buna ». Les producteurs allemands de caoutchouc synthétique Phœnix d´Hambourg et Continental d´Hannovre cherchaient à trouver un accord commun avec leurs homologues français, même à capitaux étrangers : Dunlop, Goodrich, Bergougnan et Michelin.

Dans ce « concert européen » de la production des pneus, seul la résistance de Michelin de céder ses filiales en Europe gênait les préparatifs pour - d´une part - réorganiser la production en Europe, et de l´autre la création des usines du « plan Buna » en France, planifié jusqu´à la fin de la guerre. Le refus de Michelin de collaborer, le seul cas de résistance ressortant des dossiers du Majestic, révèle d´ailleurs un autre point important : il était tout à fait possible de refuser la collaboration avec l´industrie allemande, et ni les autorités allemandes, ni le régime de Vichy contraignaient Michelin à la capitulation par quelconque moyen. Une résistance aux désirs allemands, engendrant certes des problèmes d´approvisionnement en matières premières, soit par intérêt commerciale ou par patriotisme, demeurait faisable.

Cependant, Michelin demeurait le seul cas de résistance, la plupart d´industriels français ne ressentaient des réticences face des participations allemandes dans leurs entreprises. Selon un rapport allemand d´octobre 1943, le chiffre de ces mariages de capitaux documentés dans l´industrie lourde s´élevait à 138 cas, surtout dans la chimie et l´industrie mécanique. Pour n’évoqués que ceux qui dépassaient un million de francs : la Degussa participait à 40 percent dans une entreprise commune en Savoie pour la construction du plexiglas ; le Vereinigte Aluminium Werke AG participait à 50 percent dans une nouvelle usine d´alumine dans le Sud de la France ; La Goldschmidt AG produisait en France des algues avec l´Oréal ; Henkel coopérait avec le géant Unilever pour la production de lessives, Krupp, Bosch, Mannesmann ouvraient des filiales francaises, Volkswagen parrainait Citroën, Daimler-Benz créait des « liens etroits » avec Renault etc.. Les sources allemandes attestent la poursuite des « mariages » jusqu´à la fin de l´occupation, et en tout, l´étude estime le nombre d´affaires conclues ou en cours jusqu´à en 1994 à environ 300.

D´ailleurs, les participations allemandes ne s´arrêtaient à l´industrie lourds : la pénétration du capital allemand se produisait également dans des secteurs moins concentrés, souvent précédés d´une aryanisation : une fois les propriétaires juifs dépossédés, l´augmentation du capital de la société ouvrait la porte à la participation allemande. Seul pour Paris et la Seine, un tableau du MBF recensait 28000 affaires aryanisées à reprendre. Par des « hommes de paille », le capital allemand rentrait dans les Galeries Lafayette ; dans les hôtels de luxe ; dans l´édition (Mundus et Hachette), ou Nathan et Calmann-Levy furent germanisés ; dans le cinéma, avec l´achat des salles juives, grâce à l´appui de la banque Worms ; dans le textile et les cuirs ; dans les assurances, avec tous les grands noms allemands (Allianz, Germania, Colonia, Agrippina). Seuls les projets des banques demeuraient inachevés, les participations de la Commerz Bank dans la maison Worms et de la Dresdner Bank chez Paribas.

Tous ces contrats comportaient l´accord du vendeur, et les évènements de la guerre ne ralentissaient le nouage des nouveaux liens. Au contraire : l´attaque allemande de la URSS, le « plan Barbarossa », donnait des ailes aux anciens propriétaires en Russie dépossédés par le régime soviétique. Un représentant des intérêts français en Russie se pressait de faire parvenir au MBF une liste des biens revendiqués d´une valeur de 43 millions de francs, accompagnée d´une lettre pour la « remise sur pied » commune de l´économie russe après la « liquidation du régime ».

En vue  de cette « tache immense » que « l´Allemagne ne pourra accomplir seule », les prix des anciens titres russes sans valeurs était en hausse à la bourse officieuse, et la perspective d´une mainmise allemande sur le pétrole russe en Caucase incitait même le régime de Vichy de préparer un grand programme du partage des marchés : en contrepartie d´une participation de la production pétrolière en Roumanie et au Proche Orient, la France cédait la Russie entièrement à l´Allemagne. Seul le tournant de la guerre à Stalingrad au début 1943 mettait terme à cette « rêverie à trois », mais les affaires communes continuaient jusqu´à en 1944, limitées sur l´hexagone.

3. Conclusion

Après l´étude fondamentale de Lacroix-Riz, l´image crée depuis la libération d´une économie française forcée de travailler pour le Reich, préoccupée de conserver l´outil de travail et de protéger la main d´œuvre doit être rectifiée par l´image d´une élite prête à collaborer avec le Reich sur tous les niveaux. Dans les élites économiques de la France, les maîtres nazies de l´Europe trouvaient pendant quatre ans ses meilleurs alliés : dans les autres pays occupés, l´occupant se contentait de fermer les usines inutiles et d´investir ses administrateurs ; en France, il pouvait compter sur le zèle et la hâte des banquiers et des industriels.

Le flot d´archives examinées permets de conclure avec deux thèses, en contre-courants avec l´historiographie actuelle: d´une part, la collaboration économique ne fut nul part imposée par le régime de Vichy, état faible réduit aux rôles successifs d´une « vache à lait » pendant la guerre et de d´un « bouc émissaire » après la libération ; et, d´autre part, les élites économiques de la France s´enrichissaient sans état d´âme en continuant d´exercer avec leurs partenaires d´avant-guerre pendant l´occupation dans tous les secteurs un « business as usual ».

Pour la première fois dans l´historiographie française, une étude comparant les archives françaises aux allemandes tente de dégager l´histoire économique de la France pendant les « années noires », celle des mœurs et du comportement d´une élite en décrivant les très bonnes relations entre les capitaux les deux rives du Rhin. Ces liens, noués avant la guerre, aboutissaient presque naturellement dans une collaboration privée, volontaire et généralisée sur quatre niveaux : les commandes allemandes, les créations des cartels, les cessions des titres et les mariages de capitaux ne furent pas imposés par Vichy mais souhaités, négociés et conclus librement entre les élites économiques français et leurs homologues allemands en uniforme. La question d´une résistance aux désirs allemands ne se posait pas, ce qui importait, c´était le prix.

Quant au sujet de la « résistance » parmi les élites économiques françaises, comment résister dans une situation unique, sans contrôle étatique, sans contre-pouvoir démocratique, avec un régime infiltré par les « siens » et une société préoccupée de survivre ? Pour Lacroix-Riz, la réaction des élites, traumatisés par l´expérience du Front populaire, demeure logique : après le « désordres » de la III. République, « Hitler viendra mettre de l´ordre en France », et le patronat préparait sa « revanche » sur la classe ouvrière. Le lecteur est tenté de lui suivre, et sa thèse d´un « synarchie » entre l´extrême droite, le capital et le patronat nécessite sans doute l´approfondissement.

Néanmoins, la résistance parmi les décideurs économiques n´était pas inexistante : le cas de Michelin - le seul dans les archives - démontre bien qu´un refus des exigences allemandes restait possible. Mais pour la plupart des banquiers et industriels, une opposition aurait été absurde car une lutte contre ses propres intérêts : gagner de l´argent et tirer des profits font partie de la logique économique, et le souci commercial l´emportait sur le patriotisme. Le patriotisme, résume l´étude, « n´est pas sans lien avec la place occupée dans l´économie et la société » : en conséquence, une résistance restait réserver à des couches sociales démunies.

Plus grave que le manque du patriotisme pèse la responsabilité de l´économie française dans le soutien de la machine de guerre nazie. Des chars, des avions, des voitures, des bombes et autres produits d´armement français participaient sans doute à l´attaque contre l´URSS ; la chimie française en générale et l´entreprise Ugine en particulier fut probablement impliquée dans la production du « Zyklon B » pour Auschwitz. Lacroix-Riz, accusée selon elle-même de « marxisme primaire » et de « ringardise » par ses confrères, semble de toucher ainsi un nerf sensible de l´historiographie dominante : pourquoi pas envisager que l´économie française ait participée à la Shoah ? L´étude bouleverse les certitudes.

Bien que parfois d´une allure d´acharnement sur les élites, l´étude se révèle - par sa richesse des sources - accablante pour les banquiers et industriels en France : leur responsabilité dans l´aryanisation des biens juifs et dans le pillage allemand ressortent nettement, et il semble bon de rappeler que c´était le contribuable français qui finançait les affaires franco-allemandes, par les frais d´occupation ou par le clearing, dont leur total s´élève selon une évaluation du 1944 à 946 milliards de francs. Quant aux profits français, ils échappent aux calculs raisonnables, cependant, il est certain que la plupart d´entreprises françaises impliquées dans la collaboration ont pu multiplier leur capital au moins par deux, voire beaucoup plus. Il faut craindre qu´on ne connaîtra jamais le montant de la « part du gâteau française ». 

 

 


 

[1] SAUVY, Alfred, La vie économique des Français de 1939 a 1945, 1978 ; ORY, Pascal : Les collaborateurs, 1977 ; AZEMA, Jean-Pierre : De Munich a la libération, 1979 ; DURAND, Yves :  La France dans la 2e  guerre mondiale, 1989

[2] Annie LACROIX-RIZ, "Industriels et banquiers sous l´occupation. La collaboration économique avec le Reich et Vichy", Paris 1999

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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