« Atlantikwall »

Le « Mur de l’Atlantique » en Aquitaine

Maîtres d’ouvrage et travailleurs forcés au service d’Hitler
Introduction 

1 La France dans l´"Europe d´Hitler"
2 La France occupée 1940-1944
3 La collaboration de l´économie française
4 La "forteresse Europe"
5 L´"Organisation Todt" (OT)
6 Aquitaine sous l´occupation allemande
7 Bordeaux, ville stratégique du IIIe Reich
8 La base sous-marine de Bordeaux
9 Les "Espagnols rouges" de l´OT
10 La forteresse "Gironde-sud"

Bilan

Biblio
Débarquement de Normandie, juin 1944

 

Introduction

En juin 1944, la façade atlantique en France fut le lieu du plus grand débarquement dans l’histoire mi­litaire in­tro­duisant la fin de la Seconde Guerre mon­diale sur le con­ti­nent européen. La littérature concer­nant le débar­que­ment est considérable, et le succès du film Le soldat Ryan du metteur en scène amé­ri­cain Steven Spielberg l´a égale­ment rendu ac­­­cessible au grand public.

Par contre, les efforts allemands pour empêcher l’in­­va­sion demeurent beaucoup moins connus. Or, l’or­dre d’Hit­­­ler de bâtir une chaîne de bunkers sur la fa­çade atlantique en Europe aboutissait à la con­s­truc­tion de la plus grande ligne de fortifica­tions dans l’hi­s­toire mili­taire, le « mur de l’Atlan­tique ». C’est en France, le pays ayant la plus longue côte at­­­lan­tique en « Europe d’Hit­ler », que le mur a pris toute son ampleur, et la côte nor­mande fut finalement le lieu du débarquement.

L´étude a cette construction militaire comme su­­jet, dont les vestiges se trouvent jusqu’à présent sur toutes les côtes européennes, demeurant des témoins muets du IIIe Reich. Ce choix a plusieurs raisons tant person­nelles que scientifiques : une raison person­nelle est la rencontre avec un ancien tra­vailleur forcé qui constate avec amer­tume que la tragédie humaine du travail forcé pendant la con­­struction du mur fut oubliée par la mé­moire col­lec­tive.

Quant à la recherche historiographique concernant le tra­vail forcé en Europe d’Hitler, elle présente une iné­ga­lité entre l’Alle­magne et les pays occu­pés : pour le IIIe Reich, depuis l’étude fondamen­tale sur le tra­vail forcé d’Ulrich Herbert, de nom­breuses études ré­gio­nales et lo­cales ont appro­fondi notre connaissance de ce sujet, complé­tées depuis par des travaux sur les grandes entre­prises comme VOLKS­­­WAGEN et DAI­MLER-BENZ.

Par contre, sur le travail forcé dans les pays occu­pés, nos connaissances respectives demeurent très faibles. Dans l’his­to­riographie française, la préoc­cupation par ce sujet a démarré par des études quan­titatives et ré­gio­nales, sur­tout par rapport à la captivité, les dé­porta­tions et la ré­sistance. En­suite, les travaux fon­damen­taux dans les années soixante-dix par des au­teurs étrangers (R. O. Pax­ton, E. Jäckel, A. S. Mil­ward) sur le régime de Vi­chy ont con­­tribué à une re­cherche plus approfon­die sur les « an­nées noires », sans pour autant abou­tir à une étude com­plète du travail forcé en France jusqu’à nos jours. Côté allemand, depuis peu, des travaux récents se pré­occupent du travail forcé des Français dans le Reich, une thèse alle­mande examine également la po­li­tique de la main d’œuvre du régime de Vichy.

Quant à la littérature sur le mur de l’Atlantique, elle se pré­occupe surtout de ses aspects tech­niques, architecturaux et militaires pendant que les aspects écono­miques et sociaux demeurent né­gligés. Or, mal­gré la prépondé­rance du mili­taire, le mur de l’Atlantique réu­nit des as­pects écono­mi­ques et so­ciaux qui méritent toute notre at­ten­tion : la collabo­ration économique des pays occu­pés et l’exploi­tation des milliers de travail­leurs for­cés. Au­tre­ment dit : Jusqu’à présent, une étude explicite des liens entre cette construction mili­taire, la col­la­bora­tion de l’éco­nomie et le travail forcé n’a pas été réali­sée.

En conséquence, l´étude tente de dévoiler les liens entre le projet militaire et son impact économique et social. La pre­mière partie analytique retrace l’histoire du mur de l´At­lan­­­tique en examinant ses origines stra­tégiques, ses res­pon­sables techniques, son cadre géo­politique, ses ac­teurs économiques et son impor­tance militaire. Autre­ment dit : l’idée et les cons­truc­teurs, le lieu et les bâtis­seurs, l´évo­lution et la structure de l’ouvrage.

La deuxième partie descriptive se préoccupe une tranche du mur peu étudiée, éloignée de la guerre acharnée à l’Est et sans danger d’une invasion al­liée : la côte aqui­taine entre la Gironde et les Pyré­nées, évo­luant en une zone stratégique en Europe d’Hitler. Bor­deaux, la capi­tale ré­gionale de l’Aqui­taine, était dou­blement impor­tante pour le III. Reich. D’une part, le port de la ville re­çoit le com­merce avec le Ja­pon, allié d’Hitler dans une guerre deve­nue mon­diale ; d’autre part, la ville fut une base pour des sous-marins alle­mands, l´arme décisive dans le pro­logue du débarque­ment, la « bataille dans l´Atlan­tique ».

Pour la protection de ses sous-marins, Hitler or­donne la construction d´un gigantesque blockhaus à Bor­deaux. L´étude de la base sous-marine de Bordeaux est dou­ble­ment intéressante : d’une part, elle révèle le degré de la collabora­tion éco­no­mique, et en parti­culier l´en­gage­­ment à Bor­deaux d’une entreprise al­lemande, les im­portants chantiers navals BLOHM & VOSS de Ham­bourg ; et de l´autre, elle dévoile la po­litique de la main d’œuv­re, re­crutée à Bordeaux parmi une catégo­rie de travailleurs forcés peu étu­diés, les réfugiés es­pa­gnols.

Finalement, l´étude retrace l´évolution et la struc­ture de mur en Aquitaine, et en particulier l’évo­lution d’une de ses « for­teresses », qui, malgré la fin des ho­stilités en France en hiver 1944, conti­nue d’oc­cu­per l’estuaire de la Gironde pendant pres­que une an­née, aboutissant dans la bataille de la « poche du Médoc ».

La France dans l´Europe d´Hitler

La France fut avec la Belgique le seul pays lequel Hitler aurait vue de ses yeux. L´ex-périence des tran­chées dans le Nord de la France évacuée et dé­truite pendant la Pre­mière Guerre mon­diale mar­que pro­fondément le jeune Hitler, alors que la langue et la cul­ture française lui de­meurent étran­gères. Son image de la France reste domi­née par la guerre.

Issue de cette expérience, il développe dans l´en­tre-deux-guerres une idéologie, fixée dans les deux tomes de son ou­vrage « Mein Kampf », qui an­ticipe tous les buts de sa future politique : La révi­sion du traité de Ver­sailles et « la conquête de l´es­pace vi­tal à l´Est pour le peuple alle­mand. » La seule pos­sibilité envisa­geable pour la re­conquête des ter­ri­toires perdus de­meure une nouvelle guer­re contre la France. En juin 1920, il écrit dans le premier tome : « (…) même si nous sommes sans dé­fense, nous ne craignons pas une guerre contre la France ».

Mais dans son deuxième tome, il rectifie sa vision de l´avenir de l´Allemagne. La reconquête de l´Al­sace-Lor­raine, qualifiée désormais de « sottise politique », cède à l´idée d´une « po­litique d´es­pace », la con­quête de nou­veaux territoires pour le peuple alle­mand dans le monde.La France demeure un « en­nemi hérédi­taire », dont il souhaite toujours la des­truc­tion, mais son rôle se transforme d´un but à un moyen afin d´avoir les mains libres pour une fin plus grande : La con­quête de l´Union soviétique. Bien avant d´accéder au pou­voir, il dessine ainsi les lignes de sa poli­tique pour deux nou­velles guerres en Eu­rope.

Avec son accès au pouvoir, Hitler entame la réalisa­tion de son programme politique guidé par son idéo­logie. La conquête de la Tchécoslovaquie et de la Pologne, toutes les deux alliées de la France, restent nécessaire afin pou­voir entamer l´attaque con­­tre la France, et une alliance avec l’Italie reste in­dispen­sable en vue d´une attaque de la Union so­viétique.

Deux évènements mondiaux dirigent Hitler vers une al­liance avec l´Italie. En mai 1936, l´Italie de Mus­solini en­tame la con­quête de l´Abyssinie en Af­rique. Hitler sou­tient cette main­mise italienne sur l’Afrique et obtient en contrepartie l´aban­don italien d´une an­nexion du Ty­rol, territoire reven­di­qué par l’Italie de Mussolini. Le deuxième évè­ne­ment, la guer­re civile en Espagne, mènent les deux dic­­ta­tures vers un premier en­gage­ment commun pour soute­nir le putsch militaire du gé­néral Franco, aboutis­sant à un « axe Berlin – Rome », alors que la France et l´Angleterre poursui­vent une politique de non-interven­tion : La guerre d´Espagne devient ainsi le pro­logue de la Deuxième Guerre Mondiale.

Après le rapprochement avec l´Italie, Hitler signe le 23 août 1939 un pacte de non-agression avec Staline. Ainsi, il écarte le danger d´une attaque so­viétique pen­dant sa guerre à l´Ouest, seule la Po­logne reste encore à con­qué­rir pour avoir le « dos libre ». Le 31 août, Hitler signe sa directive n°1 pour l´attaque de la Pologne et dé­clenche ainsi la Deuxième Guerre mondiale.

Le lendemain commence l´attaque de l´armée alle­mande contre la Pologne, et deux jours plus tard, la France et l´Angleterre déclarent la guerre à l´Alle­magne. Quatre se­maines plus tard seulement, la Pologne vaincue pré­sente sa capitulation pendant que les armées alliées de­meurent dans la défen­sive à la frontière allemande : C´est la « drôle de guerre ».

Après dix mois d´attente, les chars allemands per­cent le 11 mai 1940 les lignes françaises dans les Ar­dennes et parvien­nent en onze jours à traverser le Nord de la France jusqu´à Calais. Ainsi, le front allié est coupé en deux. Les six se­maines suivantes, la Wehrmacht occupe plus de la moitié de la France, et le plus grand pouvoir militaire sur le con­­tinent est vaincu. Par la défaite fran­çaise, Hitler achève son premier but : La révision de la défaite alle­mande de 1918 et la des­truction militaire de « l´ennemi héré­ditaire ». La victoire sur la France de­vient la « plus grande victoire d´Hitler ». 

Ensuite, il se tourne vers l´Angleterre. Puisqu´une en­tente politique avec l´Angleterre reste inconce­vable, Hi­tler dé­cide sa soumission par un débar­que­­ment sur l´île, l´opération « Otarie ». Ce­pen­dant, l´au­tre côté de la Manche, les avions al­le­mands se heurtent à un sys­tème de défense an­glais très efficace qui permet à l´aviation an­glaise de gagner la guerre dans l´air. En dé­cembre 1940, Hitler doit déclarer que la « bataille aé­rienne de l´Angle­terre » est per­due, et que l´invasion de l´île est abandonnée. 

De ce fait, déjà en 1940, Hitler perd sa première ba­taille. Il se détourne de l´Angleterre, imbattable dans une « guerre éclair », et il entame les prépara­tifs pour sa deu­xième guerre, la conquête de « l´es­pace vital à l´Est ». En décembre 1940, il signe sa directive no 21 pour une at­taque contre l´Union Soviétique, l´opéra­tion « Barba­rossa ».

Bien que la menace à l´Ouest ne soit pas maîtrisée, Hi­tler modifie de ce fait profondément sa stratégie et prend le risque d´une guerre sur deux fronts. Pour l´his­torien al­le­mand E. Jäckel, ce changement dans sa stratégie fut « la dé­cision la plus lourde de consé­quences qu´Hitler ait ja­mais prise. » 

Finalement, fin 1941, quand la menace d´une inva­sion alliée se concrétise avec l´entrée en guerre des États-Unis, l´armée allemande construit un important sys­tème de dé­fense sur la côte atlan­tique, le « mur de l´At­lan­­tique ». Pour sa réalisa­tion, Hitler délègue les tra­vaux à une nou­velle or­ganisation civile : « l´or­gani­sa­tion Todt ».

La France occupée 1940-1944

La France occupait une place particulière en Eu­rope d´Hitler étant divisée en cinq parties : le Nord fut at­ta­ché à la Bel­gique, l´Est fut attaché au Reich, et une ligne de démarcation divisait la France en territoire occupée et non-occupée. La zone occu­pée fut admi­nistrée par l´ar­mée allemande, une partie du Sud-Est fut adminis­trée par l´Italie. Seul le Sud restait jusqu’en novembre 1942 sous con­trôle d´un nouveau régime français ins­tallé à Vi­chy.

Avec l´occupation allemande commence l´exploi­ta­tion or­ga­nisée des ressources françaises. Par l´ar­mistice, la France est chargée d´entretenir l´armée allemande, et le coût excessif, fixé à 400 millions de francs, aurait suffi pour l´entretien d´une armée de 18 millions d´hom­mes. Au cours de l´occu­pa­tion, la France a dû payer 33 mil­liards Reichsmark de frais d´occupation, et, dans le cadre du clearing, elle a ac­cu­mulé huit milliards Reichs­mark sur des comptes allemands jamais ré­glés.

Mais pour l´administration du pays, les militaires alle­mands dépendent de la coopération des autori­tés fran­çaises qui sont contrôlées par un nouveau régime ins­tallé en zone non occu­pée à Vichy. Pen­dant l´attaque contre la France, le gouvernement se re­fuge à Bor­deaux, et le 22 juin, Maréchal Pé­tain, nou­veau chef d´État, signe à Compiègne un armistice avec le vain­queur. En octobre 1940, il rencontre Hi­tler à Mon­toire et il lui propose sa collaboration par une poi­gné des mains symbo­lique. Le ré­gime de Vi­chy obtient ainsi en politique étrangère la possibi­lité d´une collabo­ration vo­lon­taire avec le III. Reich et en po­litique inté­rieure la pos­sibilité d´en­gager une « Révolution natio­nale ».

Aucun autre pays en Europe d´Hitler a entrepris au­tant des réformes radicales que l´État français. Bien que des divers mouvements conservateurs et fascistes se soient disputés pour la direction poli­tique de la « France nou­velle », l´économie et la so­ciété libérale ainsi que le sys­tème parle­mentaire furent leurs en­nemis communs.

Dans l´économie, on remplace le marché libre par une di­rec­tion étatique. Les syndicats et les associa­tions des pa­trons sont abolis et remplacés par des « comités d´organisation », crées dans tous les sec­teurs écono­miques et composés des patrons in­fluents. Le contrôle de l´économie passe ainsi dans les mains de quelques in­dus­triels et bureaucrates pronazis.

Le régime de Vichy conçoit le cadre légi­slatif pour l´exploitation de la main d´œuvre les deux côtés du Rhin. Déjà en juillet 1940 débute les négo­ciations sur le sort des 1, 6 millions de pri­son­niers de guerre dans le Reich. Afin d´obtenir leur retour, le régime se nomme soi-même leur pro­tecteur et rompre de ce fait avec la convention de La Hague. Ensuite, elle permet la dépor­ta­tion des prisonniers étrangers dans le Reich.

En juin 1942, le régime installe la „Relève“, l´é­change de trois ouvriers volontaire contre un pri­sonnier de guerre. Mais la « Relève » connaît seule­ment un faible succès, et le régime ordonne un ser­vice de travail pour toute la po­pulation : En sep­tembre 1942, il ordonne une loi pour un ser­vice de travail de tous les hommes entre 18 et 50 ans, et en février 1943, une loi sur le « Service de travail obli­gatoire » (STO) obligeant des classes d’âge entières de travailler pour le Reich. Le ré­gime établit ainsi son propre appareil de réquisi­tion et de dé­portation qui épargne les autorités allemandes in­tervenir par ses propres moyens.

Mais le régime de Vichy ne se contente de fournir la main d´œuvre pour l´Europe d´Hitler, il de­mande égale­ment de contribuer à sa défense. Côté officiel, les mili­taires fran­çais et allemands négo­ciés à partir de 1940 sur une colla­boration dans les colonies. Face à des vic­toires anglaises en Afrique de l´Ouest, le ré­gime de­mande de pouvoir dé­fen­dre ses colonies contre l´en­nemi commun, l´An­gle­terre. Pendant que les mi­li­taires cherchent à trouver un terrain d´en­tente, les né­gocia­tions échouent au refus d´Hitler.

Face à la menace d´un débarquement allié en France, le ré­gime cherche également à participer au mur de l´Atlan­tique. Pour Pétain, l´engagement fran­çais au mur est une question de la souverai­neté du régime. Avec une participation fran­çaise, le régime cherche à dé­montrer sa valeur en tant que véritable partenaire, mais la de­mande fran­çaise tombe dans les oreilles sourdes du dic­tateur al­lemand. Une participation fran­çaise au mur ne voit pas le jour, la côte atlantique en France reste en tant que « ter­ritoire militaire inter­dit » dans les mains alle­mandes.

Ce « territoire militaire interdit » sur la côte est créé dès le début de l´occupation, tout au long d´une « ligne cô­tière in­terdite ». Large de dix kilo­mètres, ce territoire cô­tier demeure sous le con­trôle militaire allemand. Il de­vient d´abord terrain préparatif pour l´invasion de l´An­gleterre : l´armée française doit se retirer, et toutes les installations militaires sont réqui­sitionnées par l´armée alle­mande.

En hiver 1940 débute les premières réquisitions de la main d´œuvre locale pour les fortifications côtières. Dans le Nord, l´armée allemande de­mande les préfets de mettre à sa dis­position 500 ouvriers par départe­ment, au cas de refus, les ou­vriers sont jugés devant un tribunal militaire pour « sabo­tage de la collabora­tion franco-al­le­mande ». 

En janvier 1944, le territoire côtier interdit est élargis jusqu´à 30 kilomètres et nommée « zone de com­bat » : l´armée alle­mande reçoit ainsi le con­trôle to­tale sur l´homme et le maté­riel. Par la suite, 100 000 personnes du département du Nord sont évacuées, après le débar­quement, 200 000 per­son­nes de plus doivent quitter les départements de la Manche. Face à l´avance des Alliées en France, la Wehrmacht abandonne son plan initial de déporter cette popula­tion évacuée dans le Reich.

À côté de la main d´œuvre, l´armée allemande pro­cède éga­lement à la réquisition du matériel indus­triel. Bien que les autorités militaires ordonnent une ré­glementa­tion pour toutes réquisitions en France, l´organisation Todt entre­prend de propres confisca­tions sans autorisa­tion offi­cielle. Afin d´éviter une perte du ma­tériel, l´in­dustrie du bâti­ment – fort pré­sent sur la côte atlan­tique – cherche rapidement une col­laboration avec l´OT. Finale­ment, le sauvetage du matériel et le paiement des services devien­nent les préoccupations prin­cipales de toute l´économie fran­çaise.

 

La collaboration de l´économie française

Par l´occupation de la France, le régime nazi met la main sur un de plus important pouvoir écono­mique dans le monde avec une industrie dévelop­pée, un ca­pi­tal li­quide et une main d´œuvre quali­fiée. En con­sé­quence, l´écono­mie française devient pour la ma­chine de guerre alle­mande une « perle » dans l´Eu­rope d´Hit­ler qui con­tribue la partie ma­jeure des efforts in­dustriels, financiers et so­ciaux de tous les pays oc­cupés.

Pendant la défaite, l´industrie française mobilisée pour la guerre travaille à pleine capacité. Après l´ar­mistice, face à des réquisitions et la fuite de la population, la collabo­ration avec le vainqueur de­meure le seul moyen d´éviter la catas­trophe écono­mique. Vu le succès de la « guerre éclair » alle­mande, les patrons préparent im­médiate­ment leur po­sition dans le nouvel ordre écono­mique en Europe. Quant au régime de Vichy, il reste par sa de­mande des contreparties dans l´échange éco­no­mique franco-alle­mand la « cinquième roue de la car­rosse ».

Le début de la collaboration économique est mar­qué par le « transfert de commande ». En automne 1940, H. Gö­ring, chargé du plan de quarte ans pour l´éco­nomie du III. Reich, demande de transférer les commandes in­dus­trielles en pays occupés. Afin de convaincre les in­dus­triels fran­çais, les auto­rités alle­mandes organisent une foire indus­trielle en 1941 à Paris avec des produits à fa­briquer en France. La foire est un grand succès, en­viron 80 percent des produits allemands trouvent un fabri­cant français.

La France devient par la suite le plus important parte­naire commerciale pour le IIIe Reich. D´oc­tobre 1940 à avril 1944, l´armée allemande fait passer des com­mandes dans l´ordre de 460 mil­liards francs à envi­ron 3 600 entreprises fran­çaises.  Pendant quatre ans, l´industrie d´avia­tion et d´acier travaillent à 100 per­cent, les chan­tiers navals, l´industrie automobile et du bâti­ment tra­vaillent à 80 per­cent pour l´éco­nomie de guerre al­le­mande.  Pendant l´occu­pa­tion, le France fut « l´éta­­blie prolongé » du IIIe Reich.

Mais l´intérêt allemand à l´économie ne se limite à une dé­localisation de la production, il touche égale­ment les partici­pations financières en France et en Europe. Pour les banques françaises et ses action­naires, la vente des actions étrangères ou la rentrée du capital allemand est une bonne affaire assu­rant à la machine de guerre alle­mande le con­trôle sur les ma­tières premières en Eu­rope occu­pées.

Parmi des nombreux cas de vente de titres ou de par­tici­pa­tions, l´affaire d´une « société allemande pour la pro­duction de pesticides », la DEGESCH AG, re­lève en­core des questions. Cette sœur du géant chi­mique IG FAR­BEN, impliquée dans la produc­tion du gaz « Zy­klon B » pour les camps d´exter­mination, fonde avec l´entre­prise fran­çaise UGINE une société mixte afin de pro­duire des pes­ticides en France. En seulement trois ans, cette nou­velle société franco-al­lemande, la DUR­FERRIT-SOFUMI, par­vient à tri­pler son capital, sans que le be­soin de pesti­cides augmente essentiellement. Par consé­quent, on peut se demander dans quelle me­sure cet­te entre­prise était impliquée dans la li­vraison du gaz dans le Reich pour l´holocauste.

Quant à l´industrie du bâtiment, l´OT prend le con­trôle sur la distribution du ciment et devient de ce fait un par­tenaire in­contournable. Cependant jus­qu´en 1942, la col­laboration demeure volontaire. L´armée et l´OT em­ploient d´abord des entreprises al­lemandes qui eux-mêmes cherchent leurs sous-traitants sur place. Seule­ment à partir du mai 1942, avec la de­mande des autori­tés allemandes d´une consultation obli­gatoire pour toute cons­truc­­tion dépassant les 20 000 francs, l´in­dust­rie du bâtiment entière passe sous le contrôle de l´oc­cupant.

Un bon exemple de la collaboration volontaire est l´entreprise familiale SAINRAPT & BRICE, la cin­quième du pays. Sous la direction de P. Brice, un in­gé­nieur bril­lant, l´entreprise parvient en quatre ans de mul­tiplier son ca­pital par treize : Avec un chiffre d´affaire de 900 millions par la construction des bunkers pour armes, équipes et carburant, SAIN­­­­­RAPT & BRICE arrive à ga­gner environ 280 millions de francs.  Pour cette entre­prise, le mur de l´Atlan­tique est une très bonne affaire.

Au total, les gains de l´industrie du bâtiment étaient con­si­dérables. Selon une étude de la CGT de 1948, plus de 153 entreprises ont pu multiplier leur chiffre d´af­faire par rapport à l´avant-guerre par cinquante percent, 85 entre­prises l´ont multi­plié par 100 per­cent, et 36 même par 200 percent. Le volume de tous les tra­vaux français au mur de l´Atlantique est estimé à 16 milliards de francs.

Quant aux ouvriers, ils se dirigent vers les chan­tiers sur la côte afin d´éviter la déportation vers le Reich par le STO. Fin 1944, l´industrie du bâtiment em­ploie un tiers de la popula­tion travaillant pour l´occu­pant. En cas de manque, le « dé­légué pour la main d´œuvre » se char­geait de livrer les travail­leurs forcés nécessaires. Dans une lettre à Hitler, F. Sauckel se vante d´avoir li­vré à l´OT « sans cesse de la main d´œuvre nouvelle afin de garan­tir la cons­truction du mur de l´Atlan­tique. » 

Selon l´historien économique A. S. Milward, le mur fut le « plus grand projet de construction de l´é­co­­nomie na­tio­nale pendant l´occupa­tion. »  Rien qu´en 1943/44, le Reich transfère 18 mil­liards de francs à l´OT et 14 mil­liards à la ma­rine afin de payer les entreprises chargées avec sa cons­truction. De l´argent public est ainsi trans­féré par les frais d´oc­cupation sur des com­ptes pri­vée des en­tre­preneurs. En fin compte, la so­ciété fran­çaise a fi­nancé la construction du mur, pen­dant l´in­dus­trie du bâtiment a pu s´enrichir par une étroite collabo­ration avec l´OT dans la cons­truction de la « for­teresse Eu­rope ».

La « forteresse Europe »

Après l´expérience de la guerre des tranchées pen­dant la Première Guerre mondiale, on construit en Europe dans les années trente des nombreuses lignes de dé­fense. Aux Pays-Bas, on construit la « forte­resse Hol­lande », en France, on bâti toute au longue de la fron­tière allemande la « ligne Magi­not ». Quant aux fortifi­cations alle­mandes, Hitler lui-même est personnelle­ment impliqué dans leurs planifications. Déjà en 1938, il rédige une note avec des plans dé­taillés pour des bunkers : le « mur de l´Ouest » et le « mur de l´Atlan­tique » sont ses idées.

Début 1938, le IIIe Reich entame la construction du « mur de l´Ouest ». En mai, Hitler ordonne à Todt de bâtir une ligne de fortification allemande face à la « ligne Magi­not ». Plus de 23 000 bunkers doivent assu­rer qu´une at­taque française n´a pas lieu quand la Wehrmacht occupe la Tchécoslova­quie. En sep­tembre 1938, la première par­tie est achevée, et Hitler annonce fièrement la mise en service de 14 000 bun­kers, soi-di­sant pour la pro­tection de la paix : « J´ai entrepris le plus grand effort de tous les temps afin de servir à la paix. » 

La construction du « mur de l´Ouest » engendre un per­fec­tionnement dans la construction militaire. En deux ans, les pionniers de la Wehrmacht réali­sent plusieurs séries de mo­dèles de blockhaus standardi­sés, les « Re­gelbau­ten », per­mettant un calcul d´a­vance du matériel et une construction rapide sans soucis du terrain. Par ces mo­dèles, l´emploi de l´or­ganisation Todt avec ses ingé­nieurs et ouvriers civils pour la construction de bunkers devient désor­mais réalisable et efficace.

Par cette évolution, les « Regelbauten » servent com­me mo­dèle pour toutes les fortifications alle­mandes pen­dant la Deuxième guerre mondiale. Après l´occu­pation de la zone libre en France, on bâti sur la côte d´Azur le « Südwall » ; en Russie, on entame en été 1943 la cons­truction du « Ost­wall » ; en Italie, on com­mence en juin 1943 la « ligne de Goths ». Mais la plus grande ligne de défense de­vient le nouveau mur à l´Ouest, le « mur de l´Atlan­tique ».

En décembre 1941, Hitler réalise que les côtes atlan­tiques de son empire sont menacées, et il or­donne la création d´une ligne de fortification en Norvège, aux Pays-Bas, en Belgique et en France. À ses géné­raux, assez sceptiques à son idée, il avoue dans une con­­férence : « Je ne peux plus dormir une seule nuit tran­quille quand je pense que les Améri­caines et An­glais débarqueront en France (…) Je me fixerais en France comme le chancre. »

Malgré un effort gigantesque, l´OT ne parvient à ré­ali­ser le si nommé « programme de 15 000 bunkers » jus­qu´en mai 1943. Bien qu´elle coule 600 000 m 3 par mois – un volume qui corres­ponde à deux centres nu­cléaires modernes -, elle achève jusqu´en printemps 1944 seule­ment 40 percent du programme des bunkers prévus pour le mur. La vi­sion gi­gantesque d´Hitler reste impos­sible en si peu de temps.

En novembre 1943, Hitler demande son meilleur sol­dat, le Maréchal E. Rommel, de forcer les tra­vaux. Le nou­veau « ins­pecteur pour les fortifica­tions à l´Ouest », con­scient d´un éventuel débar­quement en Normandie, modi­fie avec beau­coup d´engagement le programme et entame la fortifica­tion des plages par l´installation de plus d´un mil­lion d´obstacles. La « chaîne de perles en bé­ton » prend enfin la forme d´une ligne de dé­fense.

Le jour du plus grand débarquement dans l´his­toire mili­taire, l´opération « Overlord », les Al­liées doi­vent faire face – mal­gré toutes les difficul­tés alle­mandes – à la plus grande ligne de fortifica­tions dans l´histoire de­puis le Limes romain. Dé­but 1944, le mur de l´Atlantique est équipé avec 3 000 ca­nons d´artillerie lourde et 2.000 ca­nons anti­chars dans 8 000 bunkers achevés, pour les­quels on a coulé dix millions m 3 de béton, un volume correspondant à 40 centres nu­cléaires modernes.

Cependant, le mur d´Hitler reste vivement critiqué par ses propres généraux. Les chefs de la Wehr­macht voient très vite qu´il reste impossible de com­bler un manque d´hommes par des fortifica­tions. Par ex­emple, le général de la 15e armée en France note en octobre 1943 : « Le mur de l´Atlan­tique n´est pas un « mur », mais plutôt une mince ligne souvent in­ter­rompue, avec quelques points plus stables. »

Quant à la tactique, elle reste mal conçue par les deux res­ponsables du mur, le Maréchal E. Rommel le et le gé­néral Rundstedt. Rommel préconise une ligne fixe avec le soutien des chars sur la plage, pendant que Rund­stedt in­siste sur une tactique souple avec des chars dans l´ar­rière-pays. En fin compte, cette « con­troverse de chars » para­lyse la défense alle­mande même après l´invasion alliée.

De plus, l´armement du mur demeure inapproprié. Le mur reçoit plus de cent types de canons diffé­rents, et l´ap­provi­sionnement en munition se ré­vèle diffi­cile. Quant aux ca­nons, la majorité est inadéquate pour une dé­fense contre des navires. Parmi 2 000 canons de l´ar­mée de terre, seul 39 dis­posent d´une munition ca­pable de percer un navire blindé, et seul la moitié est ca­pable de tou­cher en grande distance. Côté ar­me­ment, le mur de­meure un « requin sans dents ». 

Le manque de chars et l´armement inapproprié ren­dent une véritable défense impossible pour l´infan­terie alle­mande sur la côte normande. Face à la supériorité des Al­liées, fort de 600 navires et de 12 000 avions, elle ne peut ni éviter ni re­tarder le dé­barquement allié. Après un jour de durs com­bats, les Alliées percent le 7 juin 1944 le mur de l´Atlantique en Normandie, et la « forte­resse Eu­rope » est prise d´assaut. Le soi-disant « impre­nable rempart » se ré­vèle le plus grand factice de la Seconde Guerre mon­diale.

Les quatre mois suivants, les Alliées libèrent toute la France, seul quelques unités allemandes restent iso­lées dans des « forteresses » et défendent en­core des ports et les estuaires de la façade atlan­tique. De ce fait, mal­gré la fin des hostilités en France, la guerre sur le mur de l´Atlantique en Bre­tagne, en Charente et en Aqui­taine con­tinue jus­qu´à la capitulation du IIIe Reich en mai 1945.

 

L´ »Organisation Todt » (OT) 

En 1938, selon une idée du dictateur allemand, une nou­velle structure pour les travaux publics est créée dans le III. Reich. Cette organisation, qui porte le nom de son di­recteur, l´ingénieur Fritz Todt, se dé­veloppe ra­pide­ment et devient un outil indispensable pour l´in­fra­­s­tructure, la défense et la pro­duction in­dustrielle dans « l’Europe d´Hi­t­ler ».  Plus d´un mil­lion volontaires, tra­vailleurs for­cés et prisonniers de guerre réalisent pour l´Or­gani­sation Todt d’im­menses projets, qua­lifiés par les Alliés le « plus important programme de cons­truc­tion depuis l´empire romain ».

Todt est aviateur pendant la Première guerre mon­diale et écrit une thèse sur les « problèmes en matière de cons­truc­tion des routes en bitume » à l´université de Munich. Ensuite, il adhère au parti nazi NSDAP et di­rige à partir de 1936 la di­vision technique du parti. Todt pos­sède de grandes quali­tés d’or­ganisation et parvient à en­thousias­mer ses collabora­teurs. Jusqu´à sa mort mysté­rieuse dans un accident d´avion en fé­vrier 1942, il reste un fi­dèle adepte d´Hitler.

Après la nomination d´Hitler au poste de chance­lier en février 1933, le dictateur annonce un grand projet de construction d´autoroutes et charge F. Todt de sa réali­sa­tion, en tant que nouveau « ins­pecteur général pour les routes ». À partir de 1933, plus de 100 000 ouvriers en­tament la construction de près de 4 000 kilomètres d´au­to­routes dans le Reich. Fin 1938, l´in­génieur Todt est également chargé de la cons­truc­tion des voies stra­té­giques. Son organisation construit ainsi les voies pour les « guerres éclair » d´Hitler.

En mai 1938, Hitler demande de bâtir en face de la « ligne Maginot », la défense frontalière française, une ligne de dé­fense allemande similaire, nommée le « mur de l´Ouest ». Mais l´ampleur de la tâche dé­passe les pionniers de l´armée, et l´OT, déjà ro­dée et expérimen­tée par la construction des routes, est char­gée de réali­ser ce projet. Afin de structurer cette or­ganisation civile d´une façon militaire, un leader nazi, Xavier Dorsch, est nommé « délégué spécial pour la gestion militaire » : De fait, l´organi­sation Todt se prépare pour la guerre.

Après la mort de F. Todt, son organisation est inté­grée dans le ministère d´armement du Reich sous la direc­tion de l´architecte A. Speer. Speer réunit dans ses mains toute la production de la machine de guerre al­lemande, et le nouveau dirigeant trans­forme l´OT, qui était jusque-là plutôt un relais d´entre­prises, en un re­lais entre l´armée et l´in­dustrie. À côté de l´ar­mée, elle prend dé­sormais le rôle d´un instru­ment important pour la guerre et d´un ga­rant indispensable pour l´exploitation des ter­ritoires oc­cupés : Elle de­vient un pilier éta­tique de la dic­tature nazie en Eu­rope d´Hitler.

Un gigantesque appareil avec plus de 50 000 em­ployés dirige pendant quatre ans de son siège de Berlin une ar­mée d´ouvriers. Au début, le person­nel se recrute parmi les Alle­mands volontaires ou réqui­sitionnés. Mais avec la guerre en France commence le recours à des étran­gers, soit attirés par le salaire, soit forcés par les autori­tés. Au cours des con­quêtes allemandes en Eu­rope, des milliers d´hommes et de femmes, surtout en Russie, en Pologne et en France devien­nent des tra­vailleurs forcés pour le III. Reich. En 1943/44, l´OT em­ploie environ 1,4 millions de personnes.

Pour tous ses projets, l´OT signe des contrats avec des en­­treprises allemandes et étrangères. Ces con­trats fixent le cadre de la coopération dans laquelle l´OT se charge de tous les coûts. Seuls les salaires restent à la charge de l´en­tre­prise. Comme modèle servait le « con­trat de ser­vice franco-allemand » mettant la fixation des prix à la disposition de l´entreprise. La coopération avec l´OT fut ainsi une bonne affaire.

Déjà en mai 1940, pendant l´attaque contre la France, on crée une première unité spéciale de l´OT, le « groupe d´inter­vention Ouest ». Des ou­vriers, sont ré­unis dans des « colonnes de travail­leurs du front » pour exercer des tâches normale­ment effectuées par les pionniers de l´armée. Le 1er mai 1940, Fritz Todt s´a­dresse à ses ou­vriers et définit les nouvelles tâches pendant la guerre : « L´ouvrier du front restera tou­jours aux côtés du soldat du front. Ceci sera la devise de l´organi­sation Todt dans le combat désormais com­mencé. »

Pendant la guerre contre la France et pour la pre­mière fois dans l´histoire militaire, un corps d´in­génieurs et d’ouv­riers civils est directement em­ployé dans une ba­taille. Plus de soixante entre­prises et 20 000 ouvriers sui­vent, dans des auto­cars et des camions, l´armée alle­mande en France. Fin 1941, l´or­ganisation Todt installe son nouveau fief à Paris, et selon un rapport anglais, elle dispose en 1945 de 600 000 personnes.

Parmi eux, d’après le témoignage de son directeur X. Dorsch, seuls 24.000 ouvriers sont des Alle­mands. La majeure par­tie du personnel sont des étrangers, soit vo­lontaires, soit prisonniers de guer­re ou tra­vailleurs for­cés. Aux Pays-Bas, le « groupe Ouest » emploie 60 000 tra­vailleurs ci­vils, en Bel­gique, il dispose de 50 000 prison­niers de guerre.

En France, elle reçoit déjà en été 1940 les premiers pri­son­niers de guerre, venant du camp de prison­niers de Be­san­çon. Ensuite, elle dispose de 10 000 Juifs ayant perdu leur nationalité française et mis à dispo­sition par le régime de Vichy. Près de Boulogne, l´OT installe plu­sieurs camps de tra­vail­leurs, rece­vant également des Juifs belges, et des en­treprises allemandes emploient plus de 2 000 Juifs pour la construction des fortifica­tions jus­qu´en octobre 1942, date de leur déportation à Au­schwitz.

Après des négociations avec Vichy, l´organisation Todt en France reçoit également 6 000 jeunes ve­nant des « chantiers de Jeunesse ». Vichy met en­suite à sa dispo­si­tion 14 000 Juifs et Polonais ainsi que 50 000 ouvriers du ministère des Ponts et Chaussées. Fina­lement, l´OT uti­lise également des prison­niers crimi­nels, et en avril 1944, la centrale de Berlin envoie des équipes de « mixtes », c´est-à-dire des personnes ayant des ori­gines juives, pour le travail en France.

Avec son personnel, le groupe d´intervention Ouest bâ­tit au total plus de 16 000 constructions de fortifi­cation, onze blockhaus pour sous-marins ainsi que de nom­breux blockhaus pour des avions, les missiles (V1, V2) et l’industrie. Rien que dans la France oc­cupée, l´OT Ouest utilise plus de 16 mil­lions m2 de béton, un vo­lume qui correspond à celui de 65 centrales nucléaires mo­dernes.

 

Aquitaine sous l´occupation allemande

Après l´occupation, la région d´Aquitaine devient par sa frontière avec l´Espagne un avant-poste stra­té­gique pour l´Europe d´Hitler. Cependant, les côtes aquitaines ne sont conquises par Hitler mais échan­gées contre le Mas­sif Central et la vallée de la Loire pendant les négo­cia­tions pour l´armistice.  Hitler agrandi ainsi la « France libre » et oc­cupe en contre­partie pacifique­ment les côtes du Sud-Ouest.

Déjà en juin 1940, l´armée allemande avance jusqu´à la frontière espagnole, fin 1940, des unités impor­tantes sont envoyées en pays basque pour les prépa­ratifs de l´opéra­tion « Félix ». Afin de pri­ver l´An­gle­terre de sa base à Gibraltar et de ver­rouiller la Méditerranée, Hi­tler prévoit d´occuper l´Espagne. Le 23 octobre, Hitler ren­con­tre le dicta­teur espa­gnol à Hen­daye pour le con­vaincre d´en­trer en guerre contre l´Angleterre mais Fran­co refuse une participation es­pagnole à la guerre d´Hit­ler, et l´opération « Félix » est finalement abandon­née.

Pour l´administration de la région, le commandant mili­taire pour la France (MBF) installe en sep­tembre 1940 le nouveau district « Bordeaux », com­­prenant les dé­parte­ments Basses-Pyrénées, Landes, Gironde, Cha­rente et Charente Intérieure. Son siège est installé à Bordeaux, les grandes villes reçoivent des com­man­dants locaux. En tant que district autonome, il existe seulement quinze mois : en janvier 1942, il est attaché au district mi­litaire « Nord-Ouest ».

Avec l´occupation par l´armée allemande, l´Aqui­taine fut également lieu de combat. En août 1940, les Alliées bombar­dent la base sous-marine de Bordeaux, provo­quant la mort de 250 civils. À par­tir de novembre 1943, ils bombardent également en tout 43 fois la base aé­rienne près de Bor­deaux.  La po­pulation de la région su­bit ainsi la tactique des Al­liées, qui en fin compte cher­chait à les libérer de l´oc­cupation allemande.

La région connaît également une forte migration. Les Py­ré­nées deviennent pour beaucoup de pour­suivis la der­nière sortie de l´Europe d´Hitler. Mais la frontière espa­gnole est particulièrement sur­veillée par 2 000 douaniers bavarois qui devien­nent par leur expé­rience monta­gnarde un grand obs­tacle pour une fuite de l´autre côté des Pyré­nées vers l´Espagne ou le Portugal.

Pendant quatre ans, de milliers de Résistants, de com­mu­nistes et des Juifs tentent de quitter l´Eu­rope d´Hit­ler par les Pyrénées, mais parmi les environ 120 000 tenta­tives de tra­verser les colles, seul un tiers parvient de pas­ser la frontière. La plupart d´eux est soit arrêté par les douaniers al­lemands ou espa­gnols, soit mort en montage, envi­ron cent per­sonnes meu­rent dans des camps d´interne­ment espa­gnols. Pour le contrôle de la fron­tière, le régime de Franco, le nou­vel État fran­çais et l´occupant col­laborent étroitement.

L´administration régionale collabore également en ma­tière de main d´œuvre. Le département Gironde se ré­vèle un modèle pour le départ des ouvriers dans le Reich dans le cadre de la « Relève » et du STO : en tout, plus de 10 000 hommes et femmes de la Gi­ronde par­tent pour le Reich. Quant à l´or­ganisation Todt sur place, elle reçoit 8 000 ou­vriers pour ses chantiers. Dans le dépar­tement de Landes, la « Re­lève » connaît un moindre suc­cès. Jusqu´en juin 1942, seul 239 hom­mes se pré­sentent pour le départ volontiers, mais après l´institution du STO, 6 000 partent dans le Reich, et 756 ou­vriers travaillent sur place pour l´OT.

En pays basque, 650 ouvriers partent volontaire­ment en Al­lemagne, et 3.000 personnes sont for­cées de quit­ter le pays par le STO. L´OT, fort pré­sente dans le port de Ba­yonne, re­çoit 1 300 hom­mes, et une centaine d´ouvriers construit également une « deu­xième ligne » dans l´ar­rière-pays. Afin de forcer les réqui­sitions, les autorités allemandes ordonnent une pénalité de mille francs à toute personne n´ayant pas suivie la réquisi­tion.  Malgré la menace, la plupart d´hommes préfè­rent se cacher dans des fermes ou dans la fo­rêt des Landes, en pays basque, la résis­tance crée même un groupe « anti-dépor­tation ».

Le ­département des Landes est également très tôt un foyer pour la résistance. Fin 1940, les premiers cercles établissent des imprimeries illégales, et en juillet 1942, un groupe nommé « organisation ci­vile et militaire » (OCM) compte 360 membres.  Ces ac­tivités débutent par la dis­tribu­tion des tracts et par l´organisation des évasions à travers la frontière. En novembre 1942, fourni en armes et explosives par para­chutage, ils entre­pren­nent en coopéra­tion avec des comman­dos an­glais des actes de sabotage contre les voies ferrées et commet­tent des attentats contre l´occupant.

Quant au mur de l´Atlantique dans la région, il fut éga­le­ment la cible d´espionnage. Deux étudiants en méde­cine, en per­mission de rentrer en zone cô­tière, rassem­blent pendant deux ans des rensei­gnements sur les blockhaus sur le bord de l´es­tuaire de la Gi­ronde, trans­mises ensuite aux Alliées. Leur hôpi­tal St. André à Bor­deaux se déve­loppe par la suite en lieu de résistance, abritant é­gale­ment des Juifs, des pilotes anglais et des éva­dés. La détermi­nation d´une profession contri­bue à la connais­sance alliée du mur en Aquitaine.  

 

Bordeaux, ville stratégique du IIIe Reich

Le 16 juin 1940, le conseil des ministres décide de pro­po­ser à l´Allemagne un armistice, et Maréchal Pétain est chargé de constituer un nouveau gou­ver­nement. En con­séquence, une partie du gouverne­ment part de Bor­deaux avec le paquebot « Mas­silia » vers les colonies, et un se­crétaire d´État, le géné­ral Charles de Gaulle, quitte la ville par avion pour Londres. À Bordeaux, la IIIe Ré­pub­lique se divise en adver­saire et sym­pathisant de l´armi­s­tice, et la ville de­vient le lieu de nais­sance de la poli­tique colla­bora­tionniste.

Quand les troupes allemandes entrent dans la ville, ils as­sis­tent à un spectacle surprenant : le préfet offre des fleurs au commandant allemand, et le maire or­ganise un banquet à la mairie. Dès le dé­part, la colla­boration est très étroite : avant que le régime ordonne l´inter­nement des « ennemis du ré­gime » en sep­tembre 1940, la police de Bor­deaux procède à l´internement de personnes sus­pectes. La politique et l´administration régio­nale ac­cep­tent volontaire­ment la colla­boration avec l´occupant.

En juin 1942, la direction de police de Bordeaux connaît un changement décisif : M. Papon devient le nouveau préfet de police. Chargé en juillet 1942 de la déporta­tion des Juifs, il organise leur départ par la gare de Bor­deaux ou ils se re­trouvent dans des cata­combes sous la gare, ré­cemment ren­due publique par la SNCF. La dé­porta­tion des Juifs gi­rondins par M. Papon échappe de telle sorte aux habitants, et les trous de balle dans les cata­combes indiquent des premières exécutions. De 1.600 Juifs dé­portés de Bordeaux à Auschwitz, unique­ment trente sur­vivent l’holocauste.

Papon démontre sa hâte de servir à l´occupant égale­ment dans la liquidation des biens juifs. Selon un de ses rap­ports non daté à la police allemande, il rap­porte que le nouveau « commissariat pour des ques­tions juives » a procédé à « l´aryani­sa­tion » des près de mille entre­prises et terrains juives. La plupart des biens est vendue avant que le régime confirme offi­ciellement les confis­cations. Quant aux autorités al­lemandes, ils se conten­tent d´un rapport mensuel. Face à la dé­possession sys­tématique des Juifs par les autorités fran­çaises, il con­vient de sup­poser qu´ils étaient vraisemblable­ment au courant leur sort. 

Autre que la déportation et la dépossession des Juifs, les autorités locales rendent également ser­vice pour les ré­quisi­tions dans le Reich. Assisté par une presse pu­bliant des ar­ticles enthousiastes pour le travail en Alle­magne, jusqu´en janvier 1943, 10 000 ouvriers partent volontai­rement dans le cadre de la « Relève » pour le travail en Al­lemagne.

Avec l´introduction du STO, la police de Bordeaux crée même une unité spéciale pour la chasse aux ré­frac­taires, la si nom­mée « brigade des oisifs ». En août 1943, Vi­chy félicite la ville pour ses efforts : « En ce qui con­cerne les résultats déjà ac­quis par les opérations pour la Relève, la région de Bor­deaux se situe parmi les trois meil­leurs. » La ré­gion de Bor­deaux évolue ainsi en pi­lier du travail forcé pour le III. Reich.

À côté d´une administration efficace, la ville dis­pose aussi d´un de plus important port en France, fort inté­res­sant pour l´occupant. Le port de Bor­deaux compte avant la guerre parmi le plus grand, avec le passage de 3 000 bateaux par ans transpor­tant en 1938 un million tonnes de charbon et d´huile.

Le port bordelais évolue pendant la guerre en un lieu straté­gique : Il devient le port d´attache pour le com­merce avec les alliées allemands, l´Espagne et le Ja­pon. La ma­rine allemande organise des nombreux allers-re­tours des navires commer­ciaux, amenant des métaux du Japon dans la ville, transférés ensuite sur les rails vers le Reich. Dans trois ans, les bateaux nommés « for­ceurs du blo­cus », transportent au total 217 000 tonnes de mar­chandises entre le Japon et Bor­deaux. Le port de Bor­deaux sert ainsi au III. Reich de s´ap­provisionner avec des matières indis­pensables pour l´économie de guerre.

Autre que le port, Bordeaux possède aussi des grands vins, vite convoités par l´occupant. Dès juin 1940, un jeune com­merçant allemand de Brême, H. Boemers, dé­barque à Bor­deaux et organise pen­dant quatre ans en tant que « délégué pour l´im­port » la vente des vins bor­delais vers le Reich. Par Boemers, les négo­ciants borde­lais dis­posent d´un moyen confortable pour la vente dans le Reich, et le paiement s´effectue discrè­tement par des ban­ques américaines. Entre 1942 et 1943, le jeune négo­ciant allemand vende un million hecto­litres vers le Reich, voire sept per­cent  de l´export français de 15 mil­lions hectolitres au total.

Quant aux ressources humaines, en septembre 1942 dé­bute la réquisition de la main d´ouvre par la ville vue le maigre résultat de la « Relève » avec seule­ment 725 vo­lontiers. Le préfet envoie des nom­breuses listes aux maires, et jusqu´en avril 1943, 4 000 hommes se présen­tent dans le bureau de l´OT. Les critères du choix restent obscurs, la plupart des ré­quisitionnés sont des employés sans expérience dans le bâ­timent.

L´OT évolue ainsi en plus grand employeur de la ville : en juin 1944, 31 000 ouvriers travaillent pour l´OT, 15 000 pour la marine allemande et l´ar­mée de l´Air. Au total, 100 000 personnes tra­vaillent dans la région de Bor­deaux pour l´occu­pant. Afin de proté­ger la base ma­rine et aé­rienne, la ville, faisant partie du mur de l´Atlantique, est fortifiée par vingt points d´appui sur les grands axes. Jusqu´en juin 1944, l´OT cons­truit plus de 70 blockhaus à Bordeaux et dans ses environs.

En juillet 1944, le port de la ville est aussi la cible d´un éton­nant acte de sabotage. Un mois après l´in­vasion al­liée en Normandie, les troupes alle­mandes à Bordeaux reçoi­vent l´ordre de quitter la ville. Afin de d´empêcher un dé­barque­ment allié à Bordeaux, le commandant est sollicité de détruire le port et les quais engendrant la mort de la popu­lation dans les environs. Cepen­dant, le plan est déjoué par un jeune allemand, H. Stahlschmidt, sous-officier de la Wehrmacht. Etant res­pon­sable pour le bunker avec les amorces nécessaires pour la destruction des quais, ce jeune soldat, ayant des bonnes re­lations avec des Français, décide de les faire exploser afin de rendre une des­truction de la ville impos­sible. Questionné sur ses raisons, il dé­clare après la guerre : « La conscience est plus im­portante que la disci­pline. »

Le 27 août 1944, l´armée allemande quitte la ville res­tée sans dommage. Afin d´empêcher un débar­quement éventuel, l´occupant détruit quand même quelques ins­talla­tions por­tuaires, et la Gironde est rendue innavi­gable par plus des deux cents na­vires coulés. Après la guerre, des travaux im­por­tants sont nécessaires pour dé­gager le fleuve, et jusqu´à pré­sent, quelques épaves de­meurent tou­jours dans la Gi­ronde.

La base sous-marine de Bordeaux

La guerre allemande contre la France est autant le début des hostilités sur terre que le départ d´une guerre mari­time dans l´océan Atlantique. Pendant six ans, les Alliées se livrent à une bataille achar­née avec des sous-marins allemands sta­tionnés dans les ports en France. Afin de protéger « l´arme sous-marins » des bombardements al­liés, l´OT con­struit dans un douzain de ports des gigan­tesques blockhaus et ré­alise de ce fait un de plus grand programme de construction de toute la guerre.

L´emploi allemand des sous-marins connaît au dé­but de la guerre maritime des succès spectacu­laires : jusqu´en dé­cembre 1940, la connaissance du code de communica­tion britannique et la tac­tique d´une attaque « en meute » per­mettent aux sous-marins allemands de dé­truire cinq cents na­vires de commerce anglais. Leur suc­cès provo­quent une crise dans l´ap­provisionnement de l´An­gle­terre, les importa­tions diminuent de dix, les livrai­sons en huile même de cin­quante percent.

En fin, en mars 1941, les Alliées parviennent de reverser la situation. Ils capturent un sous-ma­rin abandonné par l´équi­page et trouvent à l´in­térieur une machine à dé­chif­frer le code de communication allemand. Dès mai 1941, le service de renseignements britannique est ca­pable de dé­crypter les ordres radiodiffusés de la marine alle­mande et de connaître les positions des sous-ma­rins. La perte d´une machine à déchiffrer, tombée dans les mains des Alliées, décide la guerre mari­time dans l´Atlan­tique.

Un autre coup fatal devient la chasse des Alliées aux ra­vitail­leurs allemands, les « vaches à lait » fournissant aux sous-marins en mer le carburant nécessaire. Leur perte détruit d´un coup le sys­tème d´appro­vision­nement de la marine al­le­mande. Jusqu´à fin 1943, elle plus de la moi­tié de ses quatre cents sous-marins.  Avec la fin de la flotte des sous-marins allemands, le III. Reich perd le prologue de l´invasion alliée sur le continent eu­ropéen, la « bataille maritime dans l´Atlan­tique ».

Cependant, pendant quatre ans, la marine alle­mande dis­pose par l´occupation de la côte fran­çaise de nou­veaux ports évi­tant aux sous-marins des longs retours vers les ports du Reich. Pour K. Dönitz, commandant de la ma­rine allemande, les ports français sont d´une grande im­por­tance stra­tégique. Déjà avant la signature de l´armistice, l´OT commence à bâtir la première base ma­rine à Lo­rient, d´autres bases sont cons­truites à Brest, St. Nazaire, La Pallice et Bordeaux.

Pour les bases sous-marines, on coule près de quatre millions m3 de béton au cours de quatre ans. Chaque blockhaus nécessite 20 000 hommes et 2 000 ca­mions, et la plupart d´ouvriers et du matériel sont fran­çais. L´OT distri­bue les chantiers par loterie aux entre­prises car l´intérêt est impor­tant et les sommes investies sont tout à fait consi­dé­rables : chaque base se chiffre à 400 mil­lions de francs, et les chantiers promettent des profits de 300 percent.

À Bordeaux, après sa mise en service, le bunker abrite des sous-marins de la 12e flottille alle­mande. Elle ar­rive en octobre 1942 à Bordeaux, com­posée de 22 sous-marins d´attaque et de 21 sous-marins ravitailleur, les « vaches à lait ». La flottille opère dans l´Atlantique et dans l´océan In­dien ou elle coule au total 104 navires al­liés. Un de ce bateau, le « U 196 », effectue avec 225 jours en mer la plus longue traversée sans escale pen­dant toute la guerre.

Par les ravitailleurs, cette flottille est d´une grande im­por­tance car elle amène le carburant au front maritime sans que les sous-marins d´attaque doi­vent retourner dans les ports. Pour des plus grandes capacités, la ma­rine alle­mande trans­forme plusieurs sous-marins d´at­taque en « vache à lait ». Les travaux sont effectués par une entre­prise al­lemande éta­blie à Bordeaux, les chantiers navals BLOHM & VOSS.

Les chantiers navals BLOHM & VOSS d´Hambourg sont avec la DESCHIMAG AG à Brême le plus grand cons­truc­teur de sous-marins dans le III. Reich. Avec des nom­breux docks et 1 000 ouvriers, l´en­treprise est capable de construire 38 bateaux en même temps. À côté des na­vires, BLOHM & VOSS construit également des avions et devient au cours de la guerre un fournisseur impor­tant pour l´ar­mée allemande.

À Bordeaux, la nouvelle base de sous-marins est d´abord di­rigée par l´armée, ensuite, on cherche une entreprise privée pour les travaux de répara­tion et d´entretien. Fin 1942, la marine allemande négocie avec BLOHM & VOSS, déjà présent à La Pallice. En octobre, l´entreprise est chargée de la direc­tion du chantier naval, et la ma­rine cède ses installations gratuitement aux hambour­geois.

De plus, la marine à Bordeaux se charge de tous les be­soins : BLOHM & VOSS reçoit une récompense de 60 000 francs par mois, les salaires, les impôts et les taxes à l´État français sont également payés par la marine. Pour chaque ouvrier, l´entreprise perçoit 1 200 francs par jour alors que les sa­laires perçus de­meurent bien inférieurs. Par exemple, un contremaître allemand reçoit 240 francs, le reste, 960 francs, demeurent à la disposition de l´entre­prise. On peut suppo­ser que l´entreprise ait pu ga­gner beaucoup d´argent à Bordeaux.

Le temps de travail est fixé à dix heures par jour, mais il n´existe que sur le papier. Une note non daté d´un bu­reau allemand à Paris, responsable pour le chantier na­vals, ré­vèle que « chez BLOHM & VOSS, un temps de tra­vail de vingt heures par jour n´est pas rare (…). Les gens sont crevés et s´effon­dreront bientôt. »  Afin de garan­tir à la marine une rapide réparation des sous-ma­rins, l´entre­prise ne connaît aucun limite.

En résultat, BLOHM & VOSS transforme pendant deux ans neuf sous-marins d´attaque en ravitail­leur. De plus, l´entreprise se charge de l´en­tretien de tous les na­vires, et, en septembre 1943, elle est également respon­sable pour l´entretien de l´artillerie sur la côte. L´entreprise BLOHM & VOSS à Bordeaux évolue de ce fait en réparateur du mur en Aquitaine.

Les « Espagnols rouges » de l´OT

Après la victoire de Franco dans la guerre civile, l´Espagne connaît un exode des milliers de répu­blicains et des « bri­gades internationales » vers la France. Les deux ans suivants, plus d´un demi-mil­lion d´hommes, femmes et enfants fuient devant le régime de Franco l´autre côté des Pyrénées.

Afin d´héberger les réfugiés, le gouvernement français crée dès le printemps 1939 des nombreux « camps d´accueil », entre autres à Vernet, Rive­saltes, Sept­fonds et Gurs. Dans cette centaine de camps, les conditions restent précaires, dé­pen­dant des autorités locales : les ré­fugiés souffrent de ma­ladies et de sous-alimentation, les lazarets sont surpeuplés, dans le camp de Catus, ils se nour­ris­sent même de l´herbe.

Avec l´occupation et la prise du pouvoir de Pétain, les ré­fu­giés deviennent la victime d´une persécu­tion, déporta­tion et exploitation systématique par le régime de Vichy. En février 1941, Pétain ren­con­tre le dictateur espagnol à Montpellier et échange une liste avec 800 personnalités espa­gnoles à arrê­ter. Par la suite, l´occupant et la police vichyssoise procèdent à des nombreuses arresta­tions, et le Président de la Répu­blique de Cata­logne est livré à Franco et exécuté en Es­pagne.

Cependant, la majorité des réfugiés espagnols de­meure en France et serve comme main d´œuvre au régime afin de substituer les hommes français, pri­sonniers de guerre dans le Reich. Vichy modifie les camps d´accueil en un com­plexe système d´inter­ne­ment pour toute sorte d´en­nemi du ré­gime, com­­­me des étrangers, com­munistes, francs-ma­çons, Juifs et Gitanes. [5] Les gens venus en France en fuite devant Hi­tler deviennent mainte­nant la victime de la politique anti­sémite et xéno­phobe de régime de Vichy.

Pour leur emploi dans l´économie, Vichy constitue en sep­tembre 1940 des « groupements de travailleurs étrangers », les GTE. Environ trois cents groups avec des Espagnols, Juifs et Polonais sont mis à la disposition de l´économie française. Le ministère de l´Intér­ieure se charge de l´organi­sation et l´ar­mée française garde les camps. Envi­ron 70 000 Espagnols travaillent pendant quatre ans dans la zone non occupée dans l´agriculture, des mines et dans l´industrie pour le régime de Vichy.

À partir de 1941, Vichy met les GTE à la disposi­tion de l´occupant. L´emploi des Espagnols pour la construction des bases sous-marines sur la façade atlantique est une initiative française : avec les ré­quisitions de la main d´œuvre française par l´oc­cupant, Vichy propose les étrangers en espè­rent d´épargner ses citoyens. Les Espa­gnols arri­vent ainsi sur les chantiers de l´organi­sation Todt et doivent construire les blockhaus à Cherbourg, Lo­rient, La Rochelle, St. Nazaire et à Bordeaux.

L´organisation Todt sépare les Espagnols selon leur atti­tude politique en deux groupes : les sym­pathisants du ré­gime de Franco sont employés dans le transport re­cevant un salaire et un bon traitement. Souvent, ils viennent vo­lontairement à l´OT afin de fuir les camps. Quant aux ré­publicains, anar­chistes et communistes, les si nommés « Es­pagnols rouges », ils sont qualifiés travailleurs for­cés et exploités gratuitement par l´OT.

En janvier 1943, Hitler se prononce en faveur du l´emploi des Espagnols dans l´OT, et il demande un bon traitement des Espagnols. Face à leur attitude politique contre le fas­cisme, il ajoute qu´un « bon traitement idéologique ne peut faire du mal. » Un « bon traite­ment idéolo­gique » se tra­duit pour les troupes chargées de surveiller les Es­pagnols par une bru­talité au quotidien : dans les Landes, un groupe d´Espagnols subit chaque matin une exécution fictive, ensuite, l´officier allemand avertit que chaque fuite sera punie par dix véri­tables exécutions.

De plus, OT crée ses propres camps de travailleurs, nom­breux en Aquitaine. Près de la base sous-ma­rine à Bor­deaux, elle établit le camp « OT-Linde­mann », en­suite, on établit trois autres dans les banlieues (Bouscat, Blan­quefort et Floi­rac). Afin d’hé­berger les 3 000 ouvriers venus pour la forti­fication de l´estuaire de la Gironde, on crée quatre camps près de Soulac.

Début 1944, la station balnéaire de Soulac ac­cueille aussi un camp pour réfractaire du STO. Une centaine d´hommes est envoyée dans le nouveau camp où ils dor­ment dans des ba­raquements en bois sur la terre battu, après une journée de travail de 12 heures. Le camp est surnommé « le para­dis ».

Les travailleurs du camp « le paradis » viennent tous d´un camp d´internement français à Mérignac près de Bor­deaux. Les prisonniers de ce camp ser­vent à l´oc­cupant également comme otages. Suite à un ordre d´Hit­ler, la Wehrmacht ap­plique le si nommé « code d´otage », pré­voyant une exécu­tion de cent personnes pour un Alle­mand tué dans un atten­tat. Quand en octobre 1941 un of­ficier alle­mand est tué à Bordeaux, la Wehrmacht choisit cent prisonniers du camp français à Mérignac, et le 24 octobre, la moitié d´eux est exécutée dans le camp alle­mand près de Souge.

Le camp à Souge sert ensuite jusqu´en août 1944 pour trente autres exécutions de masse : le 28 juillet 1942, on exécute 70, le 11 janvier 1944, 20 personnes. Les vic­times sont des communistes, des Polonais, des Juifs et pro­bablement des Espagnols. Au total, l´armée alle­mande exécute à Souge 330 personnes, dans la région de Bor­deaux, 806 per­sonnes trou­vent la mort par le « code d´otage » d´Hitler.

Pendant un certain temps, le camp à Souge hé­berge selon un témoignage également des « Espa­gnols rouges », em­ployés pour la construction de la base sous-marine à Bor­deaux. Le camp est hau­tement surveillé par des comman­dos de l´OT, le transport vers le chantier est effectué par train. L´ali­­mentation est sommaire, et les gardes mani­festent une brutalité exemplaire : chaque matin, ils ré­veillent les prison­niers par des frappes sur les ventres. Dans les deux ans de leur séjour à Souge, 68 d´entre eux trouvent la mort dans des condi­tions jamais éclairées.

La forteresse « Gironde-sud »

Le mur de l´Atlantique sur les côtes aquitaines s´étend sur 260 kilomètres de l´estuaire de la Gi­ronde par des longues plages sableuses des Landes jusqu´à la côte ro­cheuse en pays basque. Puisque la côte dispose que de quelques ports, et l´arrière-pays faisant barrage par des grands lacs et des fo­rêts, elle n´est que peu fortifiée par l´armée alle­mande. Seuls les ports de Bayonne et de St. Jean-de-Luz, le bassin d´Arcachon et l´estuaire de la Gi­ronde sont développés en « zone de défense ».

Au début de l´occupation, les travaux de fortifica­tion s´effectuent par des entreprises venues volon­taires sur les chantiers ayant signées des contrats individuels avec l´OT ou l´armée allemande. Rien qu´à l´estuaire de la Gironde, une douzaine d´en­tre­­prises allemandes, fran­çaises et belges s´in­stallent à Soulac.

Mais pour le personnel, l´OT nécessite l´aide des autori­tés françaises par STO. Les maires, chargés de trouver des per­sonnes à réquisitionnés, sont in­struit par les préfets de s´adresser au familles nom­breuses et d´indiquer les salaires élevés de l´OT. Des plus, les maires remboursent les frais de voyage.[2] Les ouvriers sont ainsi appâtés par les salaires – dans une période de guerre – pour un en­ga­gement chez l´OT.

Début 1944, dans certains communes, la popula­tion mas­cu­line entre 16 et 60 ans travaillent à 90 percent sur les chan­tiers du mur. Les équipes se recrutent parmi les lo­caux, par exemple à St. Jean-de-Luz, de cinquante Alle­mands travail­lant pour l´OT, un seul reste sur le chantier avec 250 Fran­çais.La tache de l´OT se réduit à la direc­tion, en Gironde, même la comptabilité est dans les mains des Français.

En août 1944, 15 000 personnes travaillent sur les chan­tiers du mur. Plus que la moitié sont des étrangers : 8 000 travail­leurs forcés espagnols, mille prisonniers de guerre nord-africains, et un nombre inconnu des soldats sénéga­lais. L´autre moitié sont des Français : 2 000 en pays basque, 4 000 en Gironde et dans les Landes.Au total, l´OT em­ploie 35 000 et l´armée 15.000 personnes en Aquitaine, comptant les entreprises sous-trai­tantes, au moins 60 000 ouvriers et prisonniers sont employés en Aquitaine afin de construire des bunkers pour les soldats allemands. 

Quant aux soldats allemands, ils sont surtout pré­occupés par la surveillance des chantiers. Trois di­visions d´infan­terie avec des soldats âgés et mal équipés occupent les stations bal­néaires, cinq groupes d´artillerie sont chargés de l´artillerie lourdes. Deux autres groups d´artillerie de réserve, équipés avec des chevaux, sont stationnés dans l´arrière-pays. Au total, les gardiens du mur en Aqui­taine se chiffrent à environ 14 000 hom­mes. [7]

Le contact avec l´ennemi se limite pour les troupes alle­mandes au mur à des nombreux bombarde­ments aériens. En avril 1942, les Alliées décident également un débar­quement sur la côte basque, l´opération « Myr­­midon », afin de détruire le port de Bayonne, en contact commer­cial avec l´Es­pagne.

Un commando anglais de 3.000 hommes tente le 2 avril de débarquer sur la plage près de Bayonne, mais les fortes vagues rendent un accotement im­possible. En plus, les na­vires anglais sont décou­verts par la garde de côte alle­mande et se livrent une courte bataille d´artil­lerie noc­turne sans pertes. Ensuite, opération est abandonnée, et les navires rentent en Angleterre.  Cette « invasion mi­niature » de­meure le seul ac­cro­chage entre Al­liés et Al­lemands sur le mur en Aquitaine.

Au total, l´organisation Todt construit en Aquitaine une chaîne de positions militaires avec près de 700 blockhaus équipés de plus de 200 canons d´ar­tillerie, en juin 1944, 129 blockhaus sont en­core en construction. La struc­ture du mur se compose de « points d´appuis », armés avec des ca­nons lourds, et de « nids de résistance » avec des armes lé­gers. La plupart des « points d´appuis » se trouvent sur la côte basque, seul les bords du large es­tuaire de la Gironde sont transformés en « forte­resses » avec l´ordre personnel d´Hitler de les dé­fendre « jusqu´à la dernier balle ».

Ainsi, on construit dans le Médoc la « forteresse Gironde-sud ». Les travaux débutent en août 1942. La direction de l´OT à Bordeaux installe une an­tenne dans un hôtel à Soulac, et deux cents hom­mes de l´OT prennent en main les chan­tiers rejoins par des entre­prises allemandes, fran­çaises et belges. En deux ans, l´OT construit avec 3 000 ouvriers dans la « forteresse » plus de cent « points d´appui » et de « nids de résistance » avec plus de cent d´armes d´artillerie.

La forteresse est conçue comme une petite ville. En tout, l´OT bâti 172 blockhaus reliés par un réseau télé­phonique et par une station radio. Pour l´ali­men­­tation on entre­tient une boulangerie, un abattoir, une usine à pâte et deux fermes, entrete­nues par deux compagnies d´agricul­ture. Elle hé­berge également une salle d´opération, un parc automobile, une armur­erie et un la­boratoire afin de distiller de l´alcool.

Quand la Wehrmacht quitte la France en juin 1944, envi­ron 4 000 hommes se retirent le 24 août dans la « forte­resse Gi­ronde-sud », et, après l´arrivée des Alliées en septembre 1944 à la frontière du Reich, les nombreuses forteresses iso­lées sur la côte atlantique restent des « poches » allemandes en France.

En printemps 1945, les troupes français de libéra­tion dé­ci­dent d´attaquer les « poches sur la façade mari­time ». Le 18 avril 1945, les « forces françaises de l´intér­ieur » (FFI) com­mencent l´attaque sur la « for­te­resse Gironde-sud » : afin de briser la dé­fense sévère des Allemands dans leur forteresse, l´aviation américaine soutient l´attaque par des bombarde­ments avec du napalm. Après des sé­vères combats, les troupes françaises avancent vers le centre de la forteresse, et le 19 avril 1945, les derniers défendeurs allemands de la forteresse se rendent finale­ment aux Français.

Deux semaines avant la capitulation de l´Alle­magne nazie en mai 1945, la « poche du Mé­doc » est pris d´as­saut, et l´Aquitaine se libère de l´occupation alle­mande de sa propre main.

 

Bilan

L’étude de l’idéologie hitlérienne démontre qu’il conçoit – bien avant sa prise de pouvoir en 1933 – une politique d’ex­térieure pour conduire l’Alle­magne dans des nou­velles guerres sur deux fronts. Cependant, après la « guerre d’éclair » à l’Ouest en 1940, sa stratégie mili­taire se révèle un échec : l´ar­mée allemande ne parvient pas d’emporter une victoire sur l’Angleterre et d’écar­ter ainsi la menace d’un « deuxième front ». En consé­quence, Hitler bouleverse fata­lement sa stra­tégie et en­tame sa conquête du « terrain vital » en Union soviétique, malgré la menace à l’Ouest. Afin de maîtriser la menace, il construit la plus grande ligne de forti­fication de toute l’histoire de l’Europe, le « mur de Atlan­tique ».

Le dictateur allemand trouve dans l´ingénieur F. Todt un maître d’ouvrage qui réalise ses projets (les autoroutes, le « Westwall »), et qui conçoit un nouvel outil pour la coo­péra­tion entre l’économie allemande et le IIIe Reich, son « organi­sation Todt ». Son successeur Albert Speer dé­veloppe cet­te structure paramilitaire en un pilier pour l’éco­nomie de guerre : l’OT se transforme de côté du parti politique nazi NSDAP, de la SS et de la Wehr­macht en quatrième force pour le III. Reich garantissant l’ex­ploitation économique des pays occupés. Le groupe d’interven­tion « OT-Ouest », peu étudié dans la littéra­ture, introduit pour la première fois l´industrie du bâti­ment dans la guerre et devient par la suite l’ar­chitecte de mur de l’At­lan­tique.

Cependant, seul le soutien matériel et humain de l´ad­mi­nis­tration allemande dans les pays occupés permet à l´OT de construire le mur. Le régime al­lemand en France se ca­racté­rise par l’exploitation des finances et des ressources, par la collaboration de l’économie et par le travail forcé de la popu­la­tion. De l’argent public, versé par le régime de Vi­chy en tant que frais d’oc­cupation, circule en France par des participa­tions industrielles, des com­mandes alle­mandes et des achats noirs afin de parvenir sur des comptes privés. En fin compte, la société française a payé la facture pour le mur de l’Atlan­tique.

Avec l’introduction du S.T.O. par le régime de Vi­chy, les ou­vriers français deviennent malgré eux un pilier du tra­vail dans le Reich, le « Reichsein­satz ». En étroite coopé­ration avec l’administration militaire, Vichy organise leur départ vers le Reich et leur exploitation en France. En fait, les ouvriers français fut ainsi malgré eux les bâtis­seurs du mur de l’Atlantique. Quant aux patrons, dès le début de l’occupation, ils cherchent à défendre ses inté­rêts, et l´économie prend le rôle d´un « établie prolon­gée » du III. Reich : les industriels français du bâ­timent deviennent ainsi les profiteurs du mur de l’Atlantique. Un demi-siècle après la guerre, l’étude de la collaboration économique en France n’est qu´à son début.

Quant à la « forteresse Europe », en ce qui con­cerne sa structure, son armement et sa tactique, elle se révèle en gi­gantesque gaspillage humain et matériel. Dans une guerre de mouvement et de technologie menée par les Alliées, Hitler reprend le concept d’une ligne de fortifi­cation, déjà démon­tré inefficace par la « ligne Maginot », et son choix reste en fin compte une relique de son expé­rience des tranchées de la Première guerre mondiale. En juin 1944, la totalité du poten­tiel militaire du monde oc­cidental se retrouve face au mur d’Hitler, et le soi-disant « huitième merveille à l’Atlantique » ne représente un vé­ritable obstacle.

De plus, l’armement improvisé du mur demeure inappro­prié pour la défense contre des navires de guer­re ; après la nomi­nation d’un deuxième com­mandant, la tactique est dominée par la « contro­verse de blindés », et la concen­tration alle­mande sur des points straté­giques – les rivières et les ports – mène les Alliées simplement à débarquer sur une zone cô­tière ouverte et mal protégée, la Normandie. En fin compte, le mur de l’Atlantique reste le plus grand trompe-l’œil de la Seconde guerre mondiale.

Quant à la région d´Aquitaine, elle devient un avant-poste stratégique du III. Reich. Au début de la guerre, sa zone frontalière avec l’Espagne ac­cueille les troupes alle­mandes pour une éventuelle occupation de la péninsule ibérique, et ses liens avec l´Espagne pro­voquent une « in­vasion minia­ture » en pays basque. Pour des milliers de juifs, les Pyrénées demeurent la dernière sortie de l’Europe d’Hitler devant l’extermin­ation systéma­tique, et les forêts de Landes se transforment en abris pour un noyau dur de la résistance en France.

En ce qui concerne la ville de Bordeaux, elle fut le lieu de naissance de l’armistice franco-allemand et un centre ré­gio­nal de la collaboration politique et économique. Seu­lement après une longue carrière dans la politique natio­nale, l’ancien préfet de po­lice de Bordeaux Maurice Pa­pon a du se justifier en 1998 devant la loi et a été con­damné à dix ans de prison pour « crime contre l’humanité ». Depuis, le Président de la République a re­jeté les deux de­mandes de grâce de l’octogénaire : en quelque sorte, un vieillard reste le bouc-émissaire de toute une nation pour les « années noires ».

Le port de la ville, le plus au sud-ouest en Europe d’Hitler, devient par le commerce des « forceurs de blo­cus » avec le Japon peut-être un de plus impor­tant du III. Reich. Sa des­truction est déjouée par un l’acte extraordi­naire de la résis­tance allemande : l’ancien officier Heinz Stahlschmidt mérite une place d’honneur dans la mé­moire collective de la ré­­sis­tance en France, et il fallait un demi-siècle pour que l’État français a rendu hommage à cet homme – désormais citoyen français – et à son acte hé­roïque en lui armant « chevalier de la Légion d’hon­neur ».

L´étude a également démontré que la guerre sur le conti­nent européen prenait son tournant déjà avec le prologue de l’invasion, la « bataille de l’Atlan­tique ». L’a­vance technolo­gique des alliées et la prise d’un dé­chiffreur al­lemand trans­forment les sous-marins allemands pour la plupart des équi­pages en un « cercueil d’acier ». Quant aux bunkers cons­truits pour leur protection, ils devien­nent les cellules germi­nales pour la cons­truction du mur de l’Atlan­tique.

Cependant, la construction d´un bunker à Bor­deaux en­gendre également la mort de la popula­tion civile par des bombardements alliés, l’exploi­tation sans scrupules des réfu­giées espa­gnoles et la hâte aux profits par des entre­prises comme les chantiers navals de BLOHM & VOSS. Quant au bâ­timent lui-même, ce gigantesque bloc de bé­ton indestructible à Bordeaux demeurera un triste monu­ment des victimes ci­viles et de la folie de gran­deurs na­tional-socialiste pour les généra­tions futures.

Quant aux bâtisseurs du bunker à Bordeaux, les « Espa­gnols rouges », subissent de trois ma­nières l’asservisse­ment du fascisme en Europe : Le régime de Franco les force dans l’exile, le régime de Vichy les enferme dans des camps et le régime d’Hitler les exploite pour l’éco­nomie de guerre. Ces réfugiées, dont le destin en tant que travailleurs forcés pour Vichy et pour l´occupant dans les GTE reste peu étudié, étaient les « esclaves du mur de l’Atlan­tique ».

Leur camp à Souge près de Bordeaux, synonyme de la mé­prise nazie de l’espèce humaine et du meurtre systé­matique, reste un symbole de la ter­reur allemande en Aquitaine. Seul après un procès devant un tribunal alle­mand à Cologne dans les années soixante, quelques Es­pagnols reconnus ayant fait partie de l’organisation Todt à Bordeaux ont obtenu le statut de travailleur forcé. De­puis, ils reçoivent une modeste indem­nisation mensuelle de l’état allemand.[2]

En Aquitaine – comme sur toute la façade atlan­tique – des milliers de personnes de toutes natio­nalités ont été em­ployées par Hitler sur les plages, soit pour construire les bunkers, soit pour les sur­veiller. Pour la population lo­cale, les chantiers de l’OT représentaient un « gain-pain » en période de guerre et un refuge devant le travail forcé dans le Reich ; pour les Espagnols et les prisonniers afri­cains, ils se révé­laient en lieu d’exploitation et de sévices.

Pour les soldats allemands, la surveillance de la côte aqui­taine demeurait une tache plutôt con­templative, par rapport aux combats au front à l’Est. Seul les « forte­resses » ont été sévèrement et vaine­ment défendues : les derniers gardiens du mur de l’Atlan­tique en France se re­tiraient dans leurs bunkers et se rendaient seulement deux jours avant la capitulation al­lemande le 10 mai 1945, c’est-à-dire après environ un an d’isolement. Quant à la « forteresse Gironde-sud », elle reste en deux manières un symbole : d’une part, pour le combat aberrant du III. Reich « jusqu’au dernier homme » ; de l’autre, pour la li­bération définitive de la France par sa propre force.

Au total, l’étude démontre que le mur de l’At­lantique n´est guère un sujet suscitant seule­ment l’intérêt des quelques passionnés de l´archi­tecture militaire, mais qu’il touche deux thèmes importants de l’histoire économique et so­ciale de la Seconde guerre mondiale : la collabora­tion des pays occupés et les diverses formes du travail forcé dans l’organisation Todt. Sans ces deux aspects, la construction du mur n’aurait pas eu lieu. Le traitement en « parent pauvre » de l’organisation Todt dans la re­cherche historique demeure incompréhensible, face à son importance structurelle pour le III. Reich ; et le deuxième as­pect, l’em­ploi allemand et fran­çais des Espag­nols et des Juifs en France occupée est jusqu’à présent un desidera­tum dans la recherche historique les deux rives du Rhin.

Ajoutant à la fin que ce travail a rencontré des nom­­breuses difficultés et réticences. Les pro­blèmes d’ac­cès à certains dossiers sont peut-être révélateurs pour la ma­nière dont la France traite les « années noires » : malgré une discussion expli­cative avec la direction, quelques do­cuments d’ar­chives restaient inaccessibles, dans certaines ar­chives, le camp des « Espagnols rouges » à Souge reste inconnu : il paraît que la fixation sur la mé­moire de la ré­sistance superpose une mé­moire de la collaboration avec l’ennemi. En fin compte, il convient de constater que le refoulement collectif d’un passé peu glorieux, appelé par H. Rousso le « syndrome de Vichy », a en fin compte fixé les li­mites de cette recherche.

Néanmoins, un demi-siècle après la Seconde guerre mon­diale, les blockhaus du mur de l’Atlan­tique nous ren­voient toujours vers ce passé. Le siècle suivant, les bun­kers seront les dernières traces visibles d’un régime de terreur allemand en Europe, responsable pour la mort des millions d’hom­mes et femmes à cause de leur ori­gine na­tionale, leur attitude politique, leur engage­ment mi­litaire ou leur croyance reli­gieuse. Espérant qu’un jour, ces ruines en béton sur nos plages se­ront aussi un « lieu de mémoire » pour les maîtres d’ouv­rage et les travailleurs forcés au service d´un dictateur qui a laissé une trace san­glante dans l´histoire de l´Europe. Du moins, le mur de l’Atlan­tique aurait pour la première fois un vrai sens.

 

Bibliographie

Le texte est un compte rendu d´une mémoire de maî­trise en his­toire con­temporaine présentée en décembre 2000 à l´université de Brême (Alle­magne)

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Disponible chez lulu.com

Exposition sur le « Mur de l’Atlantique » en Aquitaine

L’idée consiste à créer une exposition autour du Mur de l’Atlantique qui raconte l’histoire de l’Aquitaine durant la Seconde Guerre mondiale, composée de dix tours triangulaires pour l’extérieur (plage) ou pour l’intérieur (salle), en coopération avec des associations et des spécialistes…

1 Titre

2 La « forteresse Europe » durant la Seconde Guerre mondiale

3 La France dans l' »Europe d’Hitler »

4 La France sous l’Occupation

5 La collaboration économique

6 L’Organisation Todt en France

7 Le Mur de l’Atlantique en France

8 Le Mur de l’Atlantique sur le bassin d’Arcachon

9 Le Mur de l’Atlantique au pays basque

10 L’Aquitaine sous l’Occupation

11 Le STO en Aquitaine

12 La Résistance en Aquitaine

13 Bordeaux, ville stratégique du Troisième Reich

14 La deportation des juifs bordelais

15 Les vignobles bordelaises sous l’Occupation

16 Les camps de Vichy en Aquitaine

17 Le camp de Gurs

18 Le camp de Mérignac .

19 Les « Frontstalags » en Aquitaine

20 La « Legion indienne » en Gironde

21 Le débarquement raté à Bayonne

22 Le port de Bordeaux sous l’Occupation

23 La base sous-marine de Bordeaux

24 Les « Espagnols rouges » à Bordeaux

25 Le sauveur allemand de Bordeaux

26 La ‘forteresse Gironde »

27 La bataille de la « poche du Médoc »

28 Les bunker, des lieux de mémoire

29 Les bunker, des récifs artificiels

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