Peter Gaida

Mémoire de fin d´études : Travailleurs forcés pour Hitler et Pétain. Le mur de l´Atlantique en Aquitaine 1940-1944

 

Introduction

1. La France dans l´Europe d´Hitler

2. La France occupée 1940-1944

3. La collaboration de l´économie française

4. La « forteresse Europe »

5. L´Organisation Todt (OT)

6. Aquitaine sous l’occupation allemande 

7. Bordeaux, ville stratégique du IIIe Reich 

8. La base sous-marine de Bordeaux

9. Les « Espagnols rouges » de l´OT

10. La forteresse "Gironde-Sud"

Bilan

 

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Bilan

 

L’étude de l’idéologie hitlérienne démontre qu’il conçoit - bien avant sa prise de pouvoir en 1933 - une politique d’extérieure pour conduire l’Allemagne dans des nouvelles guerres sur deux fronts. Cependant, après la « guerre d’éclaire » à l’Ouest en 1940, sa stratégie militaire se révèle un échec : l´armée allemande ne parvient pas d’emporter une victoire sur l’Angleterre et d'écarter ainsi la menace d’un « deuxième front ». En conséquence, Hitler bouleverse fatalement sa stratégie et entame sa conquête du « terrain vital » en Union soviétique, malgré la menace à l’Ouest. Afin de maîtriser la menace, il construit la plus grande ligne de fortification de toute l’histoire de l’Europe, le « mur de Atlantique ».

Le dictateur allemand trouve dans l´ingénieur F. Todt un maître d’ouvrage qui réalise ses projets (les autoroutes, le « Westwall »), et qui conçoit un nouvel outil pour la coopération entre l’économie allemande et le III. Reich, son « organisation Todt ». Son successeur Albert Speer développe cette structure paramilitaire en un pilier pour l’économie de guerre : l’OT se transforme de coté du parti politique nazi NSDAP, de la SS et de la Wehrmacht en quatrième force pour le III. Reich garantissant l’exploitation économique des pays occupés. Le groupe d’intervention « OT-Ouest », peu étudié dans la littérature, introduit pour la première fois l´industrie du bâtiment dans la guerre et devient par la suite l’architecte de mur de l’Atlantique.

Cependant, seul le soutien matériel et humain de l´administration allemande dans les pays occupés permet à l´OT de construire le mur. Le régime allemand en France se caractérise par l’exploitation des finances et des ressources, par la collaboration de l’économie et par le travail forcé de la population. De l’argent public, versé par le régime de Vichy en tant que frais d’occupation, circule en France par des participations industrielles, des commandes allemandes et des achats noirs afin de parvenir sur des comptes privés. En fin compte, la société française a payé la facture pour le mur de l’Atlantique.

Avec l’introduction du S.T.O. par le régime de Vichy, les ouvriers français deviennent malgré eux un pilier du travail dans le Reich, le « Reichseinsatz ». En étroite coopération avec l’administration militaire, Vichy organise leur départ vers le Reich et leur exploitation en France. En fait, les ouvriers français fut ainsi malgré eux les bâtisseurs du mur de l’Atlantique. Quant aux patrons, dès le début de l’occupation, ils cherchent à défendre ses intérêts, et l´économie prend le rôle d´un « établie prolongée » du III. Reich : les industriels français du bâtiment deviennent ainsi les profiteurs du mur de l’Atlantique. Un demi-siècle après la guerre, l’étude de la collaboration économique en France n’est qu´à son début.[1]

Quant à la « forteresse Europe », en ce qui concerne sa structure, son armement et sa tactique, elle se révèle en gigantesque gaspillage humain et matériel. Dans une guerre de mouvement et de technologie menée par les Alliées, Hitler reprend le concept d’une ligne de fortification, déjà démontré inefficace par la « ligne Maginot », et son choix reste en fin compte une relique de son expérience des tranchées de la Première guerre mondiale. En juin 1944, la totalité du potentiel militaire du monde occidental se retrouve face au mur d’Hitler, et le soi-disant « huitième merveille à l’Atlantique » ne représente un véritable obstacle.

De plus, l’armement improvisé du mur demeure inapproprié pour la défense contre des navires de guerre;  après la nomination d’un deuxième commandant, la tactique est dominée par la « contro-verse de blindés », et la concentration allemande sur des points stratégiques - les rivières et les ports - mène les Alliées simplement à débarquer sur une zone côtière ouverte et mal protégée, la Normandie. En fin compte, le mur de l’Atlantique reste le plus grand trompe-l’œil de la Seconde guerre mondiale.

Quant à la région d´Aquitaine, elle devient un avant-poste stratégique du III. Reich. Au début de la guerre, sa zone frontalière avec l’Espagne accueille les troupes allemandes pour une éventuelle occupation de la péninsule ibérique, et ses liens avec l´Espagne provoque une « invasion miniature » en pays basque. Pour des milliers de juifs, les Pyrénées demeurent la dernière sortie de l’Europe d’Hitler devant l’extermination systématique, et les forets de Landes se transforment en abris pour un noyau dur de la résistance en France.

En ce qui concerne la ville de Bordeaux, elle fut le lieu de naissance de l’armistice franco-allemand et un centre régional de la collaboration politique et économique. Seulement après une longue carrière dans la politique nationale, l’ancien préfet de police de Bordeaux Maurice Papon a du se justifier en 1998 devant la loi et a été condamné à dix ans de prison pour « crime contre l’humanité ». Depuis, le Président de la République a rejeté les deux demandes de grâce de l’octogénaire : en quelque sorte, un vieillard reste le bouc-émissaire de toute une nation pour les « années noires ».

Le port de la ville, le plus au sud-ouest en Europe d’Hitler, devient par le commerce des « forceurs de blocus » avec le Japon peut-être un de plus important du III. Reich. Sa destruction est déjouée par un l’acte extraordinaire de la résistance allemande : l’ancien officier Heinz Stahlschmidt mérite une place d’ honneur dans la mémoire collective de la résistance en France, et il fallait un demi-siècle pour que l’Etat français a rendu hommage à cet homme - désormais citoyen français - et à son acte héroïque en lui armant « chevalier de la Légion d’honneur ».

L´étude a également démontré que la guerre sur le continent européen prenait son tournant déjà avec le prolog de l’invasion, la « bataille de l’Atlantique ». L’avance technologique des alliées et la prise d’un déchiffreur allemand transforment les sous-marins allemands pour la plupart des équipages en un « cercueil d’acier ». Quant aux bunkers construits pour leur protection, ils deviennent les cellules germinales pour la construction du mur de l’Atlantique.

Cependant, la construction d´un bunker à Bordeaux engendre également la mort de la population civile par des bombardements alliés, l’exploitation sans scrupules des réfugiées espagnoles et la hâte aux profits par des entreprises comme les chantiers navals de BLOHM & VOSS. Quant au bâtiment lui-même, ce gigantesque bloque de béton indestructible à Bordeaux demeurera un triste monument des victimes civiles et de la folie de grandeurs national-socialiste pour les générations futures.

Quant aux bâtisseurs du bunker à Bordeaux, les « Espagnols rouges », subissent de trois manières l’asservissement du fascisme en Europe : Le régime de Franco les force dans l’exile, le régime de Vichy les enferme dans des camps et le régime d’Hitler les exploite pour l’économie de guerre. Ces réfugiées, dont le destin en tant que travailleurs forcés pour Vichy et l´occupant dans les GTE reste peu étudié, étaient les « esclaves du mur de l’Atlantique ».

Leur camp à Souge près de Bordeaux, synonyme de la méprise nazie de l’espèce humaine et du meurtre systématique, reste un symbole de la terreur allemande en Aquitaine. Seul après un procès devant un tribunal allemand à Cologne dans les années soixante, quelques Espagnols reconnus ayant fait partie de l’organisation Todt à Bordeaux ont obtenu le statut de travailleur forcé. Depuis, ils reçoivent une modeste indemnisation mensuelle de l’état allemand.[2]

En Aquitaine - comme sur toute la façade atlantique - des milliers de personnes de toutes nationalités ont été employées par Hitler sur les plages, soit pour construire les bunkers, soit pour les surveiller. Pour la population locale, les chantiers de l’OT représentaient un « gain-pain » en période de guerre et un refuge devant le travail forcé dans le Reich ; pour les Espagnols et les prisonniers africains, ils se révélaient en lieu d’exploitation et de sévices.

Pour les soldats allemands, la surveillance de la côte aquitaine demeurait une tache plutôt contemplative, par rapport aux combats au front à l’Est. Seul les « forteresses » ont été sévèrement et vainement défendues : les derniers gardiens du mur de l’Atlantique en France se retiraient dans leurs bunkers et se rendaient seulement deux jours avant la capitulation allemande le 10 mai 1945, c’est-à-dire après environ un ans d’isolement. Quant à la « forteresse Gironde-sud », elle reste en deux manières un symbole : d’une part, pour le combat aberrant du III. Reich « jusqu’au dernier homme » ; de l’autre, pour la libération définitive de la France par sa propre force.

Au total, l’étude démontre que le mur de l’Atlan-tique n´est guère un sujet suscitant seulement l’intérêt des quelques passionnés de l´architecture militaire, mais qu’il touche deux thèmes importants de l’histoire économique et sociale de la Seconde guerre mondiale : la collaboration des pays occupés et les diverses formes du travail forcé dans l’organisation Todt. Sans ces deux aspects, la construction du mur n’aurait pas eu lieu. Le traitement en « parent pauvre » de l’organisation Todt dans la recherche historique demeure incompréhensible, face à son importance structurelle pour le III. Reich ; et le deuxième aspect, l’emploi allemand et français des Espagnols et des Juifs en France occupée est jusqu’à présent un desideratum dans la recherche historique les deux rives du Rhin.

Ajoutant à la fin que ce travail a rencontré des nombreuses difficultés et réticences. Les problèmes d’accès à certains dossiers sont peut-être révélateurs pour la manière dont la France traite les « années noires » : malgré une discussion explicative avec la direction, quelques documents d’archives restaient inaccessibles, dans certains archives, le camp des « Espagnols rouges » à Souge reste inconnu : il paraît que la fixation sur la mémoire de la résistance superpose une mémoire de la collaboration avec l’ennemi. En fin compte, il convient de constater que le refoulement collectif d’un passé peu glorieux, appelé par H. Rousso le « syndrome de Vichy », a en fin compte fixé les limites de cette recherche.

Néanmoins, un demi-siècle après la Seconde guerre mondiale, les blockhaus du mur de l’Atlantique nous renvoient toujours vers ce passé. Le siècle suivant, les bunkers seront les dernières traces visibles d’un régime de terreur allemand en Europe, responsable pour la mort des millions d’hommes et femmes à cause de leur origine nationale, leur attitude politique, leur engagement militaire ou leur croyance religieuse. Espérant qu’un jour, ces ruines en béton sur nos plages seront aussi un « lieu de mémoire » pour les maîtres d’ouvrage et les travailleurs forcés au service d´un dictateur qui a laissé une trace sanglante dans l´histoire de l´Europe. Du moins, le mur de l’Atlantique aurait pour la première fois un vrai sens.



[1] Voir la première monographie sur la collaboration économique de A. Lacroix-Riz: Industriels et banquiers français sous l´occupation. La collaboration économique avec le Reich et Vichy. Paris 1999

[2] Renseignements de Monsieur  P. Sevilla